[Interview] Alexia Fabre : "Pour que les gens viennent au musée, il faut aussi aller vers eux"

Publié le 19/07/2016 à 13H41
Né en 2005 à Vitry-sur-Seine, le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne (Mac Val) est l’un des rares musées d’envergure implanté en banlieue. Alexia Fabre, conservatrice en chef du musée, revient sur les origines et l’évolution de ce projet culturel novateur.

Crédit photo : Gueorgui PinkhassovB

beaucoup de gens ne se sentent pas légitimes pour pousser la porte d’un musée d’art contemporain.
Pourquoi ce choix d’implanter un musée d’art contemporain à Vitry ?

Alexia Fabre : L’idée est née en 1984, juste après la décentralisation. Elle revient au président du Conseil général du Val-de-Marne de l’époque, Michel Germa. Il croyait dans la place des artistes de notre temps pour raconter le monde autrement et le donner à voir. Cela s’est traduit d’abord par la création de biennales et de festivals et l’achat d’oeuvres d’artistes du département et d’ailleurs. C’est en 1990 que la décision politique a été prise de créer un musée, outil de rencontre entre ce qui était devenu une collection et la population du Val-de-Marne, souvent éloignée des grands centres culturels pour des raisons pratiques – les transports, mais aussi économiques et culturelles. Les travaux ont finalement commencé en 2003, avec le soutien du Ministère de la culture et de la Région, et ont duré deux ans. D’une surface de près de 13 000 m2, le bâtiment est conçu à partir de matériaux modestes comme le béton et dans un style architectural géométrique. Assez minimaliste même, comme pour se mettre en retrait des oeuvres.
Il fallait créer une réflexion entre ce que les gens vivent et le regard décalé, déformé, poétique, que les artistes en donnent.
Comment le MAC VAL a-t-il trouvé sa place dans la Cité ?
A.F. : Ce n’était pas simple au départ. Paris, qui représente la plus grande offre muséale au monde, n’est qu’à 3 km à vol d’oiseau, et pourtant pas si facile d’accès. Notre projet visait à promouvoir quelque chose de singulier, différent. Nous avons donc décidé de faire de l’ancrage sur le territoire notre spécificité, en travaillant sur l’art contemporain en France des années 50 à aujourd’hui. Un sujet peu ou pas traité par les autres musées français, qui ont une dimension plus internationale. Sur des sujets qui traversent notre société comme l’immigration, l’exil, l’urbanisme, le futur, le rapport à la décolonisation… Il fallait créer une réflexion entre ce que les gens vivent et le regard décalé, déformé, poétique, que les artistes en donnent.

Ce projet artistique ne fait qu’un avec le projet culturel territorial. Ainsi, dès la construction du musée, nous avons tout fait pour rendre le projet visible pour la population, en installant, sur le chantier, une exposition. Ce que nous craignions, c’est que les gens pensent que le projet n’était pas pour eux. Or, il leur est absolument destiné. Par ailleurs, nous avons voulu que ce musée devienne un bassin d’emploi local. Avec plusieurs acteurs de l’emploi, nous avons ainsi recruté localement l’équipe d’accueil et de surveillance. L’idée était d’offrir un tremplin à des jeunes des alentours et d’en faire des ambassadeurs du musée dans la ville. L’ouverture a eu lieu juste après les émeutes, fin 2005, à un moment où la banlieue était montrée de manière très négative. Mais face à cela, les gens ont voulu réagir. Et ce fut finalement une ouverture très joyeuse.
Pour attirer des gens venus d’ailleurs, et notamment des parisiens pour qui la barrière symbolique du bus à trois chiffres peut être difficile à franchir,  la future ligne 15 du Grand Paris (...) est une formidable opportunité
Quelles actions avez-vous lancé pour favoriser l’accès au musée ?
A.F. : Le musée accueille aujourd’hui environ 70 000 visiteurs par an, dont 65 % de Val-de-marnais et une grande proportion de jeunes de 18-25 ans. Si nous proposons des tarifs très bas voire la gratuité, on mesure néanmoins que beaucoup de gens ne se sentent pas légitimes pour pousser la porte d’un musée d’art contemporain. Un sentiment d’intimidation que nous essayons de faire tomber en créant des lieux accueillants, des chemins familiers. D’abord, nos conférenciers sont là pour aider le public à comprendre les oeuvres. Nous programmons également des ateliers d’arts plastiques, des projets de danse, de musique, des performances, restitutions de projets réalisés avec les groupes etc.

Par ailleurs, nous pensons que pour que les gens viennent au musée, il faut aussi aller vers eux. Nous multiplions donc les actions ‘hors les murs’, que ce soit avec des publics dits empêchés comme dans les hôpitaux, la prison de Fresnes, les maisons de retraite, ou avec des groupes constitués, comme dans les comités d’entreprise, les associations, les crèches et écoles. Nous avons, enfin, voulu faire du musée un lieu de vie. Il accueille ainsi un jardin public, un centre de documentation ouvert à tous ou encore un restaurant… Pour attirer des gens venus d’ailleurs, et notamment des parisiens pour qui la barrière symbolique du bus à trois chiffres peut être difficile à franchir, je crois que la future ligne 15 du Grand Paris – qui arrivera devant chez nous en 2022 – est une formidable opportunité. Au-delà de l’aspect pratique, c’est une certaine image de la banlieue comme lieu du ban qui va s’en trouver bouleversée.