[Portrait] Jean-Paul, la voix des sans-voix

Publié le 11/02/2016 à 11H48 (mis à jour le 05/04/2016 à 14H17)
Il militait depuis plus de 40 ans à la CFDT en Île-de-France. Avant de s’éteindre brutalement le 17 décembre dernier, Jean-Paul Rueff avait accepté de raconter les moments clés de son histoire syndicale. Une histoire qui restera à jamais associée à son combat contre le racisme et les inégalités et son action en faveur des travailleurs immigrés. Portrait en forme d’hommage.

« Comtois, rends-toi ! Nenni ma foi ! » C’est par cette devise, soulignant l’opiniâtreté des francs-comtois, que le natif de Belfort ouvre la discussion. Bavard au ton abrupt mais au regard doux Jean-Paul rappelle d’emblée qu’il a failli un jour perdre la nationalité française. « On m’avait volé mes papiers. Comme mon père, Alsacien, avait été Allemand pendant une dizaine d’années, l’administration a voulu que je passe au tribunal pour prouver que j’étais Français. C’était hors de question : j’ai dit que j’étais prêt à devenir sans-papiers et à alerter la presse », relate-t-il, tout sourire. L’argument fera mouche.

Grève des foyers de travailleurs
Quand Jean-Paul entre à la fac de lettres de Besançon, nous sommes en 1967 et les cours céderont vite leur place aux AG, manifs… Il se coltine ensuite le service militaire - en Allemagne - où il officie comme « crypto-télégraphiste au service du chiffre ». Un comble pour le littéraire qu’il est. Il monte à Paris en 1972, « l’année de la création du FN et des premiers contrôles migratoires ». Après quelques mois, Jean-Paul est embauché à la Sécurité sociale, au service des relations publiques. « J’écrivais des articles dans la revue de la direction », avoue-t-il, amusé. Avant même d’être titularisé, il participe aux grandes grèves des foyers de travailleurs immigrés. Il faut dire que le jeune adhérent au MRAP, petit-fils de déporté, milite déjà à la CFDT. « Nous nous battions pour qu’ils aient un logement décent mais aussi pour que ceux qui travaillaient dans l’illégalité soient régularisés », commente-t-il. En 1973, après plusieurs mois de grève, le gouvernement régularise finalement 35 000 travailleurs. Une première victoire. Parallèlement à ses mandats de DP et DS, Jean-Paul est élu à l’Union départementale (UD) de Paris, où il siégera de 1974 à 1992.

Nous étions parmi les premiers à porter une vision ouverte et généreuse sur l’immigration
Des combats emblématiques
Là, il devient vite la personne référente sur les questions d’immigration, que ce soit auprès des nettoyeurs du métro, des employées de maison ou encore des salariés du textile dans le Sentier. « Nous étions parmi les premiers à porter une vision ouverte et généreuse sur l’immigration, explique-t-il, avant de réveiller quelques souvenirs forts. En 1977, les nettoyeurs du métro s’étaient tournés vers nous car la CGT ne voulait pas aller au conflit avec la direction. J’ai vu pour la première fois des gens faire la queue pour adhérer. En l’espace de 24h, quelque 400 travailleurs immigrés nous ont rejoints ! », raconte-t-il, le regard pétillant. Ensemble, ils tournent un film clandestin dénonçant les conditions de travail et obtiennent des avancées et des salaires revus à la hausse. Son autre grand succès, il l’obtient au début des années 80 auprès des employées de maison, régularisées massivement. « Nous nous réunissions le soir dans leurs chambres de bonnes. Certaines vivaient des situations vraiment dramatiques », insiste-t-il. Aujourd’hui encore, pour les employées de maison CFDT, Jean-Paul reste une figure emblématique. Sur tous ces dossiers, il garde en mémoire que « les procédures prenaient une éternité car il y avait autant de réglementations que de nationalités ». « Pessimiste actif » – comme il aimait à se définir – Jean-Paul regrettait de voir la situation des travailleurs immigrés se dégrader. « L’afflux de réfugiés intervient dans un contexte plus difficile qu’auparavant, qui pose de nouveaux défis pour nos sociétés », observe-t-il.

De l’Union régionale au CESER
De l’UD de Paris, il retiendra aussi quelques moments épiques, comme sa première campagne prud’hommes en 1979. « Tout était à faire : aller chercher des candidats, réaliser des documents électoraux… » En 1992, il est élu secrétaire régional à la CFDT Île-de-France. Il prend en charge notamment les dossiers de la politique de la ville et de la culture ; tout en s’occupant de l’international. Une ironie du sort pour lui qui « n’aime pas trop voyager ». Il devient dans la foulée rédacteur en chef – méticuleux voire tatillon – de notre journal Solidaires, qu’il a contribué à créer. Bien avant la naissance de l’organisation homonyme... Il intervenait aussi sur l’histoire de la CFDT à l’IREFE. Parallèlement, depuis 1995, il était membre du Conseil économique, social et environnemental régional. Retraité actif, cet amoureux de théâtre venait d’y présenter un rapport visant à favoriser l’accès des Francilien(e)s à la culture. Un rapport voté à 100 % ! « Un résultat stalinien », commentera-t-il, avec humour, à la sortie.