Dématérialisation des services publics: à revoir

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Organisée le 19 octobre à la Bourse du travail de Paris par quatre organisations membres du Pacte du pouvoir de vivre – la CFDT Île-de-France, la Cimade, le Secours catholique et Solidarités nouvelles pour le logement (SNL) –, la rencontre « Dématérialisation des services publics : les plus précaires en danger ? » a permis de mettre en lumière les risques d’un accès uniquement numérique aux services publics. Et de proposer quelques solutions.

De gauche à droite: Antoine Guimbaud, Daniel Agacinski, Armelle Thoraval, Jacques Berger et Luc Mathieu.

 

La soirée-débat organisée à la Bourse du travail a débuté par l’intervention de Diego Melchior, secrétaire général de la CFDT Île-de-France, qui a rappelé la raison d’être du Pacte du pouvoir de vivre : « Une alliance de la société civile initiée le 5 mars 2019 qui compte plus de 60 membres et près de 35 groupes locaux. Les unions régionales et d’autres structures de proximité de la CFDT y participent. Cette alliance répond à la nécessité de rassembler un large front d’acteurs syndicaux, associatifs, mutualistes pour agir ensemble, sur les questions sociales et environnementales, sans les dissocier. »

Un accès compliqué

Témoignages à l’appui, la première table ronde animée par Raphaël Breton, secrétaire général de la CFDT de l’Est francilien, a montré que l’accès aux services publics est parfois devenu très compliqué : « Avec la dématérialisation, les démarches s’avèrent parfois impossibles », expliquait Julien Fromangé du Secours catholique. Ainsi par exemple, pour Nadia, premier témoin à prendre la parole, le renouvellement de la demande, auprès de la Sécurité sociale, de la prise en charge de sa fille en affection longue durée, a relevé du parcours du combattant. Même son de cloche pour trois autres intervenants qui ont dû avoir recours à des associations pour remplir leurs dossiers de carte vitale, de titre de séjour…
« Les associations deviennent des prestataires de l’État. Elles consacrent beaucoup de temps à l’accompagnement numérique, voire au contentieux ou à saisir le Défenseur des droits, au détriment de leurs missions essentielles », notait Laurence Fabart de la Cimade. Et Maxime Jean, responsable de la vie associative de SNL, d’insister : « La fracture numérique met à mal l’accompagnement proposé par les travailleurs sociaux ou les bénévoles qui en viennent à devoir expliquer comment faire un virement ou remplir un dossier. Les usagers qui redoutaient autrefois une réponse négative à leurs demandes, ne savent même pas toujours aujourd’hui s’ils parviendront à les déposer ! »

Rationaliser les coûts

Nadia Berghout, secrétaire générale du syndicat francilien des agents de la Sécurité sociale, rappelait ainsi que « le premier objectif de la dématérialisation n’était pas de faciliter l’accès du public mais de baisser les effectifs et de diminuer les coûts ». En sous-effectif, les agents se retrouvent devant une grande quantité de dossiers à gérer. « Les délais de traitement augmentent, ce qui se traduit, pour les usagers, par des mois d’attente pour recevoir, par exemple, les indemnités journalières sans lesquelles ils ne peuvent pas vivre au quotidien. » Une situation pesante qui entraîne de la souffrance au travail pour les salariés.

Une obligation, surtout

Dans ce contexte, il est urgent de rappeler, d’abord, l’avis du Conseil d’État, pilier de l’État de droit, qui propose au gouvernement des améliorations pour sécuriser les lois : pour cette institution, il est illégal de ne pas avoir de réelle alternative à la dématérialisation. « C’est parfois ubuesque. Pour avoir accès au peu d’accueil physique qui existe encore, il faut s’inscrire sur Internet », faisait remarquer Armelle Thoraval, de SNL, qui animait la deuxième table ronde. En attendant, des associations proposent des solutions pour faciliter l’accès à internet, comme des cartes prépayées (voir interview ci-contre) ou des tarifs négociés avec certains opérateurs, comme l’expliquait Jacques Berger, directeur général de l’Action tank « Entreprise pauvreté ». Mais ces aides demeurent insuffisantes. « C’est tout de même aux services publics d’organiser leur accès, pas aux usagers. L’État sait faire des supports numériques qui fonctionnent. Il suffit de voir le site des impôts ou de l’Urssaf. Le numérique devient un problème seulement lorsqu’il est mal pensé, mal testé », rappelait Daniel Agacinski, délégué général à la médiation au Défenseur des droits. Cela fait quelques années que cette institution voit le nombre de saisines liées à des problématiques d’accès aux services publics augmenter exponentiellement et qu’elle alerte sur le sujet.
Et Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT, de conclure : « Nous ne sommes pas contre le numérique, mais il ne peut pas se faire au détriment de millions de personnes. Parmi les 90 propositions du Pacte du pouvoir de vivre, trois concernent la dématérialisation des services publics : nous demandons au gouvernement de développer un véritable droit à la connexion, de garantir le droit à l’accompagnement et à la formation et enfin d’assurer une présence humaine dans les administrations et les services sociaux. » Des exigences qui, pour le bien de tous, et au nom de l’égalité de traitement, doivent maintenant être entendues.

Antoine-Guimbaud, responsable territorial Seine-Saint-Denis d’Emmaüs Connect

Interview

Antoine Guimbaud

Responsable territorial Seine-Saint-Denis d’Emmaüs Connect

Quelle est la mission d’Emmaüs Connect ?
Emmaüs Connect a été créé en 2013 pour agir en faveur de l’insertion des personnes en situation de précarité sociale et numérique. Il faut savoir que 12 % des Français n’ont pas accès à Internet et qu’entre 28 % et 29 % ne s’estiment pas assez compétents pour faire des démarches en ligne. Cet « illectronisme » a de graves conséquences pour les plus précaires. Tout se fait par Internet aujourd’hui : prendre un rendez-vous médical, suivre la scolarité de ses enfants…

Quelles solutions proposez-vous ?
Nous suivons principalement deux pistes. La première est de développer des actions d’inclusion numérique. Concrètement, nous proposons des moyens de connexion à des prix solidaires : cartes SIM prépayées, accès à un équipement de connexion… Nous récoltons aussi du matériel informatique obsolète stocké par les entreprises – on estime que 39 % des entreprises stockent du matériel dormant – que nous reconditionnons tout en créant des emplois d’insertion. Nous le mettons ensuite à disposition de ceux qui en ont besoin. Enfin, nous proposons un accompagnement et de la formation après avoir diagnostiqué les besoins. Tout ceci se fait sur place dans l’un de nos treize points d’accueil en France, dont cinq en Île-de-France.

Et la seconde piste ?
Il est absolument nécessaire de prendre la parole pour dire que le progrès ne doit pas être générateur de précarité : le 100 % numérique ne doit pas être un objectif, l’accompagnement est toujours nécessaire. Le plaidoyer est important. C’est en ce sens que nous soutenons le discours et les actions du Défenseur des droits et que nous participons à des débats comme celui organisé ce 19 octobre.

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