Égalité professionnelle: du chemin à parcourir
Si des progrès ont été faits en matière d’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, il reste encore un long chemin à parcourir, notamment pour celles que l’on nomme les travailleuses essentielles, issues de secteurs tels que l’aide à la personne, la sécurité ou la propreté. La CFDT Île-de-France a consacré une journée à identifier les marqueurs d’inégalité et les leviers d’action syndicale pour lutter contre les discriminations qu’elles subissent.
De gauche à droite : Sandrine Villalon, Philippe Antoine, chargé de mission à la CFDT Île-de-France, Séverine Lemière et Benjamin Vitel.
Organisée le 4 mars par la CFDT Île-de-France au siège des ministères sociaux, la journée «Invisibles mais essentielles, pour une égalité réelle» a permis de braquer les projecteurs sur les travailleuses issues de secteurs essentiels. Badiaa Souidi, responsable de l’égalité professionnelle à la CFDT Île-de-France, en a brossé le portrait en introduction de la journée : «Elles sont employées de la propreté, le commerce, la sécurité, la santé, les services à la personne ou encore les laboratoires… Elles font face à des conditions de travail pénibles et des horaires atypiques. Leur reconnaissance salariale est faible et elles travaillent le plus souvent à temps partiel.»
Pour dresser le constat, passer en revue les avancées des cinq dernières années, repérer les freins persistants à l’égalité professionnelle et mesurer les défis en matière de santé au travail, la CFDT Île-de-France a invité pour cette journée en lien avec la Journée internationale des droits des femmes, des experts et des responsables syndicaux, qui ont pu, après avoir exposé leurs travaux, échanger avec la centaine de militants et mili-tantes présents.
Une pénibilité invisible
Séverine Lemière, économiste et membre du réseau Mage (marché du travail et genre), travaille depuis de longues années sur le sujet de l’égalité salariale. «L’inégalité salariale est la résultante de l’ensemble des inégalités professionnelles. Au cours des dernières années, les écarts de salaires ont diminué pour les cadres et pour les dirigeants, mais la situation reste très inégalitaire pour les métiers à prédominance féminine», constatait-elle. «Aujourd’hui, la majorité des accidents du travail est concentrée dans les secteurs féminisés et notamment dans les services à la personne. Lorsque nous pensons à la pénibilité, c’est l’image d’un ouvrier sur un chantier qui nous vient à l’esprit, mais la pénibilité féminine est bien moins reconnue. Pourquoi ? Parce qu’elle est souvent silencieuse. Quand on est puéricultrice, c’est difficile de dire qu’un bébé, soulevé maintes fois dans la journée, peut être lourd…»
Associée à d’autres expertes, Séverine Lemière a conduit une étude appelée «Mon travail le vaut bien», sur les métiers du soin et du lien. Elle a ainsi pu établir que 86% des travailleuses de ce secteur font plusieurs choses à la fois, 77% d’entre elles font face à des attentes contradictoires, 82% à des postures pénibles et 89% doivent cacher leurs émotions. «C’est ce qu’on appelle la pénibilité émotionnelle qui conduit à des burn out. Toutes ces difficultés professionnelles ont des conséquences salariales et sur la retraite : cette pénibilité n’est pas valorisée en salaire, on cotise moins, on travaille plus à temps partiel… Je rappelle que la majorité des “smicards” sont des femmes», précise-t-elle.
Négocier dans les branches
Sur le terrain, le constat est identique. «J’ai à cœur d’accompagner les équipes et je peux dire qu’à la Fédération des services, nous faisons face à des situations de grande détresse», estime Sandrine Villalon, secrétaire nationale de la Fédération des services. 80% des salariés du secteur de la propreté sont des femmes. «Nous essayons de négocier sur les risques professionnels dans cette branche mais nous partons de zéro. Il n’y a rien sur les produits chimiques qui sont utilisés, ni sur les outils…» L’usure professionnelle est forte dans ce secteur où les temps partiels ou décalés sont fréquents. «À partir de 57 ans, ces femmes ne peuvent plus être en emploi tellement le métier est pénible. Il est temps de se mettre autour de la table et de négocier. Il faut aussi s’interroger. Pourquoi le secteur est-il aussi féminisé ? Les femmes ne sont pas nées avec une éponge dans la main», poursuit-elle.
Même son de cloche pour le secteur de la sécurité, moins féminisé, mais où les femmes ne sont pas à égalité avec les hommes. «Pour devenir manager, elles doivent prouver deux fois plus que les hommes qu’elles en sont capables. Elles n’ont pas d’accès à des toilettes non mixtes, ne disposent pas de vestiaires.» Le témoignage de Djamila, salariée de la sécurité, est venu confirmer ces propos. «Nous travaillons à horaires décalés, souvent le soir et les week-ends. C’est dur d’abandonner sa famille pour se retrouver dans un milieu d’hommes sans reconnaissance pour les femmes», explique-t-elle.
Alors nul doute, pour Sandrine Villalon, les accords égalité professionnelle doivent être contraignants et s’appliquer dans les entreprises sous-traitantes. « L’égalité professionnelle, c’est aussi au quotidien qu’il faut en parler. Les négociateurs doivent être formés au sujet, connaître les droits et avoir accès à des données genrées essentielles », conclut-elle.
Reconnaissance salariale
Pour Benjamin Vitel, secrétaire national à la Fédération santé sociaux, qui représente les agents de la fonction publique hospitalière mais aussi les salariés des Ehpad ou de crèches, «la question du salaire est fondamentale. C’est le seul moyen de rendre ces métiers plus attractifs». Le responsable syndical constate qu’il y a aussi un grand travail à faire sur les conditions de travail des femmes et sur les maladies professionnelles dont, notamment les cancers du sein. «Sans oublier la question de la prise en charge de ces maladies, qui doit être collective», précise-t-il.
Chargée de mission à l’agence régionale pour l’amélioration des conditions de travail Île-de-France (Aract), Séverine Parkouda Boisfer va dans le même sens. «Nous avons chaussé les lunettes du genre dès 2008 à l’Aract. Le travail doit s’adapter aux femmes et aux hommes et non l’inverse.» L’Anact constate ainsi que les accidents du travail sont toujours plus nombreux chez les hommes que chez les femmes, mais la tendance est à la baisse pour les hommes et à la hausse pour les femmes. Par ailleurs, le taux de fréquence des accidents du travail est plus élevé chez les femmes ouvrières et les professions intermédiaires. «Les activités de service sont plus accidentogènes que celles du BTP», souligne-t-elle. Cela est souvent dû à une inadaptation du matériel, mais pas uniquement. «Nous devons poursuivre notre travail d’identification des facteurs de risque de cancer, qui touche de plus en plus les femmes», précise-t-elle.
Leviers de négociation
Dans les échanges, fournis, les questions des proches aidants, du coût du divorce, des négociations en entreprise ont par exemple été abordées. Si Badiaa Soudi a confirmé le coût élevé du divorce pour les femmes, Séverine Lemière a également tenu à réagir sur les enjeux des politiques publiques. «Celles-ci impactent sans aucun doute les femmes. La question de la politique familiale est essentielle. Le nombre de places en crèches publiques, leur accès, leur coût pour les parents, tous ces éléments ont des conséquences très importantes pour l’emploi des femmes et notamment pour celles à bas salaire. La question des proches aidants doit aussi devenir une question de politique publique et pas seulement pensée avec des dispositifs privés ou de solidarité.»
Pour que les projecteurs demeurent braqués sur ces travailleuses essentielles, les leviers d’action sont donc multiples : négociation de branche et en entreprise, sensibilisation des militants, amélioration des conditions de travail et adaptation des dispositifs de prévention... Le chemin à parcourir est sans doute long mais il est nécessaire pour une société plus juste.
Comparer les salaires dans les postes à valeur égale
Les travaux de Séverine Lemière, avec sa collègue Rachel Silvera, portent notamment sur l’égalité salariale entre les hommes et les femmes. «Si l’on compare les salaires des hommes et des femmes dans des postes identiques, à même temps de travail, l’écart est de nos jours, réduit, autour de 5%», explique-t-elle. Mais comparer uniquement les salaires des mêmes fonctions ne rend pas compte de la réalité. Pourquoi ? «Il y a une grande concentration des femmes dans relativement peu de métiers : 24 métiers sont à prédominance féminine, 18 mixtes et 45 à prédominance masculine. Comme par hasard, les métiers à prédominance féminine sont moins bien payés.» Penser l’égalité salariale uniquement pour des mêmes postes est donc très restrictif. Et le droit du travail demande, depuis 1973, que l’égalité salariale ne soit pas uniquement à poste égal mais existe pour des emplois différents de valeur égale.
Exemple : dans un comité de direction, on aura un directeur général, un directeur financier, un directeur commercial et une directrice des ressources humaines. C’est la directrice des ressources humaines qui sera la moins bien payée. L’une d’entre elles a mené une action en justice pour que la valeur de son travail soit reconnue égale à celle d’un autre directeur.
«Il faut comparer les salaires pour un travail de valeur égale. Quelle est la valeur du poste de secrétaire de direction ? Ou celui de puéricultrice ? Comment la mesure-t-on?», s’interroge Séverine Lemière.
Depuis 1983, le droit du travail explique comment le faire : «La valeur comparable d’un travail s’établit quand il y a un ensemble comparable de connaissances, de compétences, de responsabilités et de charge physique et nerveuse.» En tenant compte de ces critères, notre directrice des ressources humaines a pu établir devant la justice que son travail avait une valeur égale à celui du directeur financier et du directeur commercial. Elle a ainsi pu obtenir une revalorisation salariale.