Faire vivre la démocratie

  • Démocratie et vivre ensemble

À la suite de la séquence politique inédite des élections européennes puis législatives 2024 qui a placé l’extrême droite aux portes du pouvoir, Diego Melchior, secrétaire général de la CFDT Île-de-France et Anne Dujin, rédactrice en chef de la revue Esprit, s’interrogent sur les voies à explorer dans un futur proche – chacun dans son périmètre d’action – pour renforcer la démocratie et éviter durablement le danger de l’extrême droite.

Anne Dujin et Diego Melchior

Comment interpréter la séquence politique que nous venons de traverser ?

Anne Dujin (AD) : Le résultat du second tour montre qu’une majorité de Français a encore été prête à « faire barrage » à l’extrême droite, face à l’imminence du péril. Mais le risque est élevé que ce soit la dernière fois. La dynamique du Rassemblement national est extrêmement puissante, en nombre de voix, depuis la dernière séquence électorale de 2022. Combien de temps les Français qui ne veulent pas de l’extrême droite seront-ils encore prêts à voter « contre » elle, et non par adhésion à un projet ? La responsabilité des autres forces politiques est immense, pour chercher d’autres manières de faire sur le plan institutionnel comme de la culture politique.

Diego Melchior (DM) : En Île-de-France, la situation électorale est un peu différente de celle que l’on observe au niveau national. Le RN y fait son score le plus faible : moins de deux électeurs sur dix au deuxième tour (17,02 %) contre un sur trois au niveau national. La gauche arrive en tête, avec 39,78 %, suivie par Ensemble (28,27%). La sociologie de la région explique en partie ce résultat. Elle est aussi plus cosmopolite. Les services publics y demeurent relativement accessibles grâce aux transports. Mais il y a cependant de fortes disparités en Île-de-France et certaines digues républicaines ont été fissurées avec un vote RN beaucoup plus élevé, par exemple dans certaines communes de Seine-Saint-Denis. Quatre circonscriptions ont été acquises par le RN contre deux aux dernières législatives.

La boussole de la CFDT, ce sont les travailleurs et les réponses à apporter autour du travail

Diego Melchior, secrétaire général de la CFDT Île-de-France

Diego Melchior

Secrétaire général de la CFDT Île-de-France

Quels constats faites-vous sur l’état du débat public et la situation aujourd’hui ?

AD : Nous constatons depuis plusieurs années une dégradation rapide et profonde des conditions du débat, dans un espace public de plus en plus fragmenté et polarisé. Sur le plan de la circulation des idées, nous sommes frappés de voir que le modèle de la tribune dans la presse – auquel répond la contre-tribune – domine, radicalisant souvent les positions, dans un dialogue de sourds amplifié par les réseaux sociaux, où chacun est finalement peu exposé à des idées diverses, et plutôt conforté dans ses points de vue. Plus largement, la constitution d’empires médiatiques au service d’idéologies réactionnaires est évidemment très inquiétante, de même que les phénomènes d’ingérence dans notre débat public, notamment de la part du Kremlin, qui cherche par tous les moyens à déstabiliser les sociétés démocratiques. La campagne des législatives a mis en lumière certains de ces dysfonctionnements, notamment l’obsession pour des personnalités ou des sujets clivants. Mais elle a également témoigné de la mobilisation de nombreux médias et journalistes, qui ont par exemple enquêté sur le profil des candidats du RN, et déconstruit en partie le récit de la « normalisation » de l’extrême droite. Il faut saluer cette dynamique, et espérer qu’elle se poursuive.

DM : Ce n’est pas à la CFDT de commenter ce qui se passera au parlement. Toutefois, on voit bien que la question du compromis semble être un impensé pour toutes les forces politiques et parfois même pour le mouvement social, avec une confusion entre compromis et compromission. Cela veut tout dire de la culture politique et sociale dans ce pays. Dans cette séquence, chacun doit prendre ses responsabilités. Aux partis politiques de former un gouvernement. La boussole de la CFDT, ce sont les travailleurs et les réponses à apporter autour du travail pour faire reculer le RN. Une étude récente de l’Ires montre qu’il existe un lien réel entre l’abstention et l’absence d’autonomie au travail ou le manque d’expression des salariés sur leur travail. Les horaires atypiques, le travail de nuit et la pénibilité physique favorisent quant à eux le vote RN. Pour moi, des questions importantes doivent aussi être posées sur le rôle du management. Notre responsabilité est d’être plus que jamais en proximité des travailleurs.

Construire un espace de parole qui permette l’expérience concrète de la citoyenneté démocratique

Anne Dujin, rédactrice en chef de la revue Esprit

Anne Dujin

rédactrice en chef de la revue Esprit

Comment allez-vous agir, y compris ensemble, pour renforcer le débat démocratique ?

AD : La meilleure protection face aux idéologies autoritaires, c’est le lien social, dans toutes ses dimensions. Ce n’est pas un hasard si les pouvoirs autoritaires s’attaquent toujours à ce qui fait médiation dans une société : les corps intermédiaires, les syndicats, la presse... La démocratie, ce n’est pas seulement un ensemble d’institutions renouvelées par des élections. C’est une culture, une façon de vivre ensemble et de débattre de notre avenir commun. C’est cela qu’il faut défendre et faire vivre aujourd’hui, en construisant un espace de parole qui permette l’expérience concrète de la citoyenneté démocratique. Un espace où, de la discussion, puissent naître des idées qui ne soient pas forcément celles que l’on avait au départ. Pour une revue, cela veut dire continuer de faire son coeur de métier, c’est-à-dire produire des textes, en cherchant à les faire circuler le plus largement possible, y compris à travers de nouveaux formats numériques, audio ou vidéo. Et les mettre en dialogue avec les réflexions d’autres organisations ou institutions, qui ont d’autres savoir-faire, d’autres positionnements dans la société. De ces éclairages et expériences croisées, chacun ressort nourri et renforcé dans ses engagements.

DM : De notre côté, nous devons entretenir, parfois renouer, nos liens avec les intellectuels. Le débat interne est aussi une des pierres angulaires de la CFDT. Encore faut-il savoir comment l’amener. C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il faut renforcer la formation de nos adhérents et militants, en développant les argumentaires de décryptage qui s’attachent aussi à vérifier les sources. Cela passe par des échanges nombreux avec les collectifs, et notamment nos élus du personnel. Nous devons aussi nous appuyer sur nos partenaires du Pacte du pouvoir de vivre, en ayant des débats et des actions communes avec ses organisations, et notamment avec celles qui s’engagent en matière d’éducation populaire.

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