Livreurs : des collectifs à l’ère du numérique
On compte environ 80 000 livreurs sur le territoire français. Plus de 40 % d’entre eux exercent dans notre région. Depuis 2019, Union-Indépendants, association partenaire de la CFDT, défend les intérêts de ces travailleurs isolés et se bat pour améliorer leurs rémunérations et leurs conditions de travail. Au moment où s’organise la deuxième campagne électorale des livreurs – qui concerne également les VTC –, coup de projecteur sur des pratiques syndicales innovantes.
Depuis janvier 2024, 387 livreurs déconnectés d’une plateforme ont fait appel à Union-Indépendants. 158 ont déjà été réactivés.
Photo : Simone Perolari
Dispersés sur l’ensemble du territoire, les livreurs changent fréquemment d’emplacement, voire de ville d’exercice. Ils n’ont pas de lieu pour se retrouver, si ce n’est un Abribus ou une place de stationnement. Le turnover est aussi très important dans le métier. «Pour aller à leur rencontre, explique Fabian Tosolini, délégué national d’Union-Indépendants et chargé de mission à la CFDT Île-de-France, il faut arpenter la ville. Inlassablement. C’est ce que nous faisons depuis cinq ans. Et compter sur la chance de rencontrer le livreur charismatique, celui qui a déjà mené une action vis-à-vis d’une plateforme et qui aura envie de s’engager… Ensuite, il faut bien sûr montrer à nos interlocuteurs que nous savons de quoi nous parlons !»
Construire des collectifs
Pour mener l’action et partager les informations, les premiers groupes WhatsApp se créent. Les livreurs intéressés y sont instantanément intégrés. «C’était la seule façon de s’organiser, détaille Fabian Tosolini. On a commencé par un groupe, puis, petit à petit, chaque quartier s’est organisé, principalement à la gare du Nord, Montparnasse, Bastille, République, Châtelet...» Dans les groupes, on donne des infos sur les négociations qui s’ouvrent avec les plateformes de livraison, sur les tarifs des courses, sur les actions auprès de certaines mairies pour obtenir des abris pour les livreurs…
On agit aussi pour réactiver les comptes de ceux qui sont déconnectés, c’est à dire privés d’activité par les plateformes, parfois de manière abusive, sans explication. Et puis, les outils numériques permettent d’écrire dans toutes les langues ! En Île-de- France, une dizaine de livreurs s’engagent bénévolement et font campagne lors de la première élection professionnelle de 2022, qui a permis à l’association de gagner sa représentativité.
Consulter les livreurs
«Un des principes intéressants d’Union-Indépendants, constate Patrick Labboz, secrétaire régional en charge des travailleurs indépendants, est l’organisation de consultations. Toutes les décisions de signatures d’accords, par exemple sur la tarification, sont prises après consultation. Nous avons obtenu plus de transparence, mais aussi l’obligation, pour les plateformes, de donner aux livreurs le contact des organisations syndicales.»
Les 2 et 3 décembre 2023, un mouvement de grève s’est même organisé quand le ras-le-bol sur le tarif des courses a été à son comble. Ni plus ni moins que de la pratique syndicale classique, pour Fabian Tosolini : «Mais elle se fait dans la rue : consulter, porter les revendications auprès des décideurs, rendre compte des discussions... Le vrai défi est de permettre à des travailleurs pour qui la notion de collectif est très éloignée de s’inscrire dans des actions pour obtenir des droits nouveaux.»
Après la directive
À l’issue de nombreuses négociations, les États membres de l’Union européenne ont finalement adopté en mars une directive permettant de faciliter la requalification des travailleurs des plateformes en salariés, sur la base du volontariat. Avec la « présomption de salariat », ce sera désormais aux plateformes d’apporter la preuve que le travailleur n’est pas un salarié. Une grande avancée pour tous les travailleurs qui souhaiteront le devenir.
Cette circulaire est également un outil de pression supplémentaire sur les plateformes puisqu’elle reconnaît la capacité des organisations syndicales légitimes à intervenir de l’ensemble des relations entre livreurs et plateformes, et notamment sur l’absence de transparence sur la rémunération. De nombreuses revendications en perspective pour Union-Indépendants lors des élections qui se tiendront très prochainement, du 22 au 30 mai 2024.
Vany, livreur à vélo à La Défense depuis 2016
Comment as-tu débuté dans le métier de livreur ?
Je suis un des premiers livreurs à vélo. À l’époque, je cherchais une activité complémentaire à mon emploi, car le salaire ne me suffisait pas pour vivre et payer mes factures. Comme je suis très sportif, j’ai aimé l’idée de travailler à vélo. Petit à petit, je suis devenu livreur à temps plein. Au début, dans ce métier, on arrivait à s’en sortir, mais aujourd’hui, la situation s’est beaucoup dégradée avec la baisse du prix de la course. Il peut y en avoir à moins de 3 euros ! On subit aussi de plus en plus d’incivilités, de vols de commandes. Alors il faut être rusé, bien choisir son lieu et ses horaires de travail.
Comment as-tu été amené à t’engager auprès d’Union-Indépendants ?
Je suis très présent sur les réseaux, notamment sur TikTok et YouTube. Quand je suis à vélo, je place une caméra sur mon torse pour filmer le métier tel qu’il est et faire comprendre la réalité de notre travail. J’ai donc très souvent des questions et des demandes d’aide. Ma rencontre avec Union-Indépendants s’est faite en plusieurs étapes. Quand j’ai eu à assurer ma protection vis-à-vis d’une plateforme, j’ai décidé en même temps de me servir de ma notoriété pour défendre les livreurs. Moi, je n’étais pas du tout dans une logique syndicale mais j’ai pris conscience qu’il faut agir à plusieurs pour être efficace. Contrairement à d’autres organisations qui ne veulent pas vraiment nous défendre mais penser à notre place, avec Union-Indépendants, nous agissons face aux plateformes, aux clients et aux restaurants pour nous défendre et obtenir des droits. Il ne s’agit pas de parler en notre nom ou de juger le fait que nous soyons très nombreux à ne pas vouloir être salariés. Mon point fort dans la campagne qui s’ouvre, c’est de mettre en lumière au quotidien nos actions auprès du public et des médias et donner de la visibilité à notre engagement, comme je l’ai fait lors de notre récente grève des 2 et 3 décembre 2023.
Sur TikTok : Vanyvavite (qui dépasse parfois le million de vues !)
Adrien, livreur à scooter depuis 2022
Quelle était ta situation quand tu as décidé de devenir livreur à vélo ?
J’avais déjà deux emplois. Je gérais un site Internet à mon compte en tant que journaliste et j’étais aussi en CDI, dans le domaine de la sécurité incendie. En 2022, j’ai été mis au placard et j’ai dû aller aux prud’hommes. J’avais des problèmes de trésorerie et j’ai décidé de m’inscrire sur des plateformes de livraison. J’ai d’abord été accepté par Uber en mai 2022 puis par Deliveroo plus récemment.
Que penses-tu de la situation actuelle des livreurs de repas ?
Elle s’est vraiment dégradée au fil du temps. Face à leurs actionnaires, les plateformes mettent la pression sur nous. Aujourd’hui, on ne peut plus vivre de cette activité, à moins de travailler sans arrêt. Et comme nous n’avons aucune protection sociale, si tu te casses une jambe…
C’est Vany qui m’a fait connaître Union-Indépendants. J’avais déjà eu l’occasion d’échanger avec lui, car j’ai moi-même un site Internet d’actualité sur La Défense et ses alentours. Il avait réalisé une story sur les déconnexions abusives en invitant les livreurs à rejoindre Union-Indépendants. Le discours et la vision de ce syndicat m’ont plu. L’idée n’est pas de nous imposer une idéologie, mais de nous écouter. Et d’obtenir, en nous regroupant, des droits nouveaux vis-à-vis des plateformes, des clients et des restaurateurs.
Le rapport de force n’est vraiment pas en notre faveur alors il faut être soudés ! Je participe aux groupes WhatsApp et Facebook d’Union-Indépendants, je discute beaucoup avec les livreurs, j’en aide certains, notamment lorsqu’ils sont confrontés à une déconnexion.
Dès que je peux, sur mon temps libre, je me déplace pour aller tracter et faire connaître nos actions ou pour organiser nos consultations sur la signature d’un accord.