Perte d’autonomie: quelle prise en charge syndicale?
La question nous concerne tous : en France, 2,2 millions de personnes seront en perte d’autonomie en 2050, contre 1,3 million en 2017. Comment, dans ce contexte, agir syndicalement pour tenir compte de cette population mais aussi des besoins des travailleurs du secteur et des proches aidants? Comment, en Île-de-France, agir aussi contre les inégalités territoriales dans l’accès aux soins et aux dispositifs d’aide pour la dépendance?
© Michel Gaillard/REA
La situation est sans aucun doute préoccupante : alors que la perte d’autonomie concerne un nombre de pe sonnes en croissance constante en France, principalement du fait du vieillissement de la population, sa prise en charge demeure extrêmement compliquée. Pour deux raisons majeures. Tout d’abord, le manque croissant de personnel spécialisé, aussi bien dans les Ehpad et les établissements de soin, qu’à domicile. Pénibilité, conditions de
travail souvent très difficiles, salaires insuffisants, manque de reconnaissance expliquent les tensions dans ces métiers. « La pénurie d’aides-soignants par exemple – déjà importante, puisque 20 % des postes sont non pourvus – va s’aggraver dans les années à venir avec – 25 % de candidatures aux concours d’accès aux diplômes d’aide soignant et d’accompagnant éducatif et social, en l’espace de six ans… », note Marion Dauchot, déléguée régionale en charge de la protection sociale à la CFDT Île-de- France, lors de la rencontre organisée à ce sujet le 25 novembre dernier par l’Union régionale.
Deuxième raison : la difficulté rencontrée par les usagers pour connaître les mécanismes d’aide existants et y accéder. L’effort de financement est en effet réparti entre une multitude d’organismes aussi bien d’État que des collectivités locales, de la Sécurité sociale, des mutuelles complémentaires… « Lorsqu’on est frappé par la nouvelle d’une maladie impliquant à court, moyen ou long terme une perte d’autonomie, il faut d’abord passer par une phase d’acceptation, pour envisager de demander de l’aide afin de constituer le dossier nécessaire à la prise en charge. De plus, la méconnaissance des organismes aggrave l’isolement de la personne et de sa famille », explique Géraldine Cornette, secrétaire générale adjointe de la CFDT Île-de-France.
Une valeur de la CFDT
La CFDT ne saurait fermer les yeux sur ce problème. « Nous sommes convaincus que le traitement accordé aux aînés par une société est révélateur de son degré de cohésion et de démocratie. Le pacte républicain doit aussi tenir compte des moments difficiles et l’équité doit toujours prévaloir. Or la promesse républicaine est aujourd’hui défaillante. Il est urgent d’agir pour lutter contre les inégalités dans la prise en charge de la perte d’autonomie, améliorer les conditions de travail des aides-soignants à domicile ou dans les établissements et reconnaître la juste place des proches aidants », précise de son côté Jocelyne Cabanal, secrétaire nationale, responsable de la politique de la santé, de la famille et du maintien de l’autonomie. Actuellement, la France compte 3,9 millions de proches aidants. En 2050, ils représenteront un habitant sur cinq.
Inégalités territoriales
Premier axe d’action syndicale, la lutte contre les inégalités territoriales, qui, très souvent, suivent le même schéma que les inégalités de revenus. Tel est le cas, par exemple, en Seine- Saint-Denis, où on peut observer une difficulté majeure dans l’accès aux soins par rapport au reste de l’Île-de- France. « Nous devrions tous avoir le même confort de vie. Syndicalement, nous avons des choses à faire dans la dénonciation de ces inégalités ainsi que dans l’accompagnement. Nous avons en quelque sorte un devoir d’information des travailleurs sur les dispositifs d’accueil et les points d’entrée », poursuit Jocelyne Cabanal. En clair, la CFDT doit s’organiser de manière à être un interlocuteur pertinent – sans pour autant se substituer à l’État ou aux collectivités. Et, au sein de la CFDT, ce sont les structures territoriales qui sont en mesure de mettre en place cet accompagnement.
Quel financement ?
La CFDT, présente dans certains lieux de gouvernance tels que les caisses primaires d’assurance maladie et autres instances paritaires, peut non seulement contribuer à construire du lien entre elles, mais aussi porter des revendications précises auprès du gouvernement. « Notre revendication principale concerne le financement de la perte d’autonomie. Celui-ci doit être transparent et universel. Les critères de la prise en charge doivent être indépendants de l’âge de la personne concernée. Nous sommes pour une prise en charge à la carte qui peut être financée par des dispositifs innovants. Nous pouvons inventer des choses », avance Jocelyne Cabanal.
C’est tout le contraire de ce qui se passe de nos jours : les financements sont éclatés et insuffisants. Ils « rationnent » les services. Or c’est la question médicale qui doit entraîner la question budgétaire et non l’inverse : étant donné que les besoins sont importants mais qu’il existe des tensions sur les finances publiques en général, il va falloir « mettre davantage au pot ». Comment ? La CFDT, en congrès, a proposé de taxer les héritages et les transmissions à hauteur de 1 %. Un dispositif qui pourrait suffire à couvrir les besoins.
Prévention et reconnaissance
Dernier volet de la prise en charge syndicale de la perte d’autonomie : l’amélioration des conditions de travail aussi bien des aides-soignants et du personnel spécialisé que des travailleurs proches aidants. « Il est temps de reconnaître les compétences et d’offrir de vraies possibilités d’évolution aux professionnels du secteur. L’une de leurs plus grandes souffrances est d’avoir l’impression de faire mal leur métier, faute de moyens », note Géraldine Cornette.
Côté travailleurs proches aidants, qui sont de plus en plus nombreux, il est urgent de mettre en place des dispositifs personnalisés dans les entreprises, qui sont à négocier avec l’employeur. Le rôle de la CFDT est ici indispensable : tricotage territorial, travail des mandatés dans les instances pertinentes, négociations des équipes en entreprise, l’heure est à la compréhension de toutes les dimensions de ce problème et à la prise de décisions responsables et durables.
La dépendance des personnes âgées en Île-de-France
- Près de 522 000 Franciliens de 60 ans ou plus vivent à domicile avec des problèmes fonctionnels sévères, soit 23% de cette population.
- 170 000 Franciliens de 60 ans ou plus sont identifiés comme dépendants, soit 8 % des Franciliens de cette tranche d’âge.
- Les Franciliens déclarent moins de problèmes fonctionnels sévères que la moyenne nationale (25%, contre 27%).
- Des inégalités existent entre les sexes (7% des hommes et 9% des femmes sont dépendants) et entre les départements de la région
(7% à Paris et 10% en Seine-Saint-Denis).
Source : Insee et Observatoire régional de la santé. Septembre 2017.
TÉMOIGNAGES
Sandrine Gigon-Desormerie, assistante sociale au sein du Grand hôpital de l’Est Francilien (GHEF 77) et responsable de l’Union professionnelle CFDT Santé Sociaux Île-de-France, nous fait part des enseignements tirés de son expérience professionnelle.
“La prise en charge de la personne en perte d’autonomie ne se fait pas toujours de la même manière. Souvent, ce n’est pas la personne concernée qui vient nous voir, mais des «partenaires» : famille, équipe médicale, association, syndicat… La demande peut aussi faire suite à une décision de justice.
En ce qui me concerne, les demandes n’étaient pas toujours les mêmes : lorsque j’étais assistante sociale pour le Conseil départemental, on me demandait des prises en charge plutôt « administratives », pour aider à constituer des dossiers, par exemple. En milieu hospitalier, les partenaires viennent plutôt demander aux assistants sociaux un placement des personnes vulnérables.
Une fois la demande formulée, nous devons nous adresser le plus délicatement possible à la personne concernée. Notre travail consiste ensuite à essayer de comprendre ce que celle-ci voudrait, repérer de quelle perte d’autonomie on parle exactement, car elle peut être totale ou partielle, permanente ou ponctuelle… Nous devons ensuite examiner tous les éléments, en tenant compte de l’environnement dans lequel évolue la personne (géographique, familial…). Enfin, nous établissons un contrat d’accompagnement destiné à améliorer son quotidien qui se base notamment sur la volonté exprimée par la personne.
C’est la raison pour laquelle la relation de confiance est essentielle pour que ce contrat fonctionne. Mais elle n’est pas toujours facile à mettre en place lorsqu’on n’a pas été sollicités directement. Le temps joue en notre faveur dans ce cas-là, notre métier repose, de fait, sur l’écoute
et sur le long terme.”
Monique Zanatta, vice-présidente du conseil départemental de la citoyenneté et de l’autonomie (CDCA), nous donne les clés du fonctionnement de cet organisme mis en place à partir de 2017.
“Le CDCA a été créé par la loi sur l’adaptation de la société au vieillissement du 28 décembre 2015. Il remplace le conseil départemental consultatif des personnes handicapées et le comité départemental des retraités et personnes âgées. Regrouper ces deux instances en une seule – avec une composition plus large, formée de trois collèges et de personnes qualifiées – n’a pas été facile. L’objectif était de faire travailler ensemble les pôles autonomie et handicap. Ce n’est pas forcément encore acquis, d’autant que les textes ne prévoient pas de temps indemnisé pour assurer ce mandat de trois ans.
Le CDCA a pour mission d’assurer la participation des personnes âgées et des personnes handicapées à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques de l’autonomie à l’échelle du département et d’améliorer leur vie quotidienne.
Il formule des recommandations et est consulté pour avis sur le schéma régional de santé, le schéma départemental d’organisation sociale et médico-sociale, les rapports d’activité de la conférence des financeurs, de la maison départementale des personnes handicapées et de la direction de l’autonomie, ainsi que sur les conventions signées entre le département et ses partenaires.
La conférence des financeurs, instance également créée par la loi de 2015, définit un programme de financement d’actions individuelles et collectives de prévention de la perte d’autonomie dans les départements. La gouvernance est assurée par les financeurs (CPAM, caisses de retraites…), mais je me suis battue pour que le CDCA y soit aussi représenté car c’est un lieu important d’intervention. Aujourd’hui c’est acquis dans les Hauts-de-Seine mais pas encore dans les autres départements. Cela va se mettre en place petit à petit.”
Entretien
Isabelle Cayla est membre du Bureau régional de la CFDT Île-de-France et mandatée à la Conférence régionale de la santé et de l’autonomie (CRSA) au titre de la CFDT.
Pourquoi as-tu accepté ce mandat alors que tu es déjà très sollicitée en tant que secrétaire générale du Syndicat des télécoms prestataires
Île-de-France ?
J’ai un long parcours d’accompagnatrice de patients, enfants, adultes et personnes âgées, et, à ce titre, j’ai eu à faire face aux difficultés de la prise en charge, à l’hôpital comme en ville, mais aussi à celles vécues par les soignants. La CRSA est une instance de consultation qui participe, par ses avis, à la mise en œuvre de la politique de santé, en faisant remonter les problèmes et en proposant des actions pour améliorer la situation. Quand on m’a proposé ce mandat, j’ai pensé que mon expérience pouvait avoir un intérêt.
Quels éléments souhaites-tu mettre en avant concernant l’autonomie ?
Le parcours de soins ne s’arrête pas à la sortie de l’hôpital. Lorsque la personne dépendante se retrouve chez elle, c’est le parcours du combattant pour articuler tous les soins. Des actions sont prévues dans le Plan régional de santé (PRS). Notre région connaît un manque criant de professionnels dans de nombreux domaines : gynécologie, cardiologie, santé mentale, kinésithérapie, bucco-dentaire ou encore en gériatrie. Il y a donc des carences dans le parcours de soins, qui peuvent avoir des conséquences lourdes sur l’état de santé général des personnes déjà dépendantes.
Un grand chantier pour l’avenir ?
Oui, celui de l’action pour l’autonomie des personnes handicapées, qui demain seront âgées et en situation de handicap ! Il faut anticiper cette situation en réfléchissant aux besoins réels exprimés par les personnes, mais aussi en agissant de toute urgence sur la formation des personnels, le parcours à domicile, ou encore sur l’accueil d’urgence pour soulager les proches aidants qui ont besoin de temps de respiration. La CFDT est et sera force de propositions.