Zone aéroportuaire de Roissy: trois ans de secousses pour l’emploi
Avions cloués au sol, restaurants, hôtels et commerces fermés, RER et trains à l’arrêt, la pandémie de Covid-19 a réduit l’activité de Roissy-Charles-de-Gaulle de 75% en 2020, entraînant des conséquences lourdes pour l’emploi. À l’heure où l’activité reprend, où en sont les travailleurs? Quelles sont les revendications de la CFDT pour les accompagner au mieux dans la reprise, dans l’un des bassins d’emploi les plus importants de la région?
© Simone Perolari
Inauguré en 1974, l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle est le plus vaste d’Europe, avec ses 32 km2 de superficie. À cheval sur les départements du Val-d’Oise, de la Seine-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne, il recevait, en 2019, 76 millions de passagers et employait directement, dans les différents métiers représentés, plus de 90 000 personnes, le propulsant au rang de deuxième aéroport en Europe en termes de trafic. Roissy est aussi la première porte d’entrée vers la France pour de nombreux étrangers. Mais le Covid-19 est arrivé et, avec lui, un arrêt presque total de l’activité : 22 millions de passagers en 2020, soit -75 % par rapport à l’année précédente. L’activité semble reprendre en 2022, plus tôt que les entreprises, prises de court, ne le prévoyaient.
À la fin du premier trimestre, sur certains terminaux, le trafic est déjà à plus de 80 % du niveau de 2019. Si le terminal 1 ne rouvrira qu’à la fin de l’année, tous les autres sont aujourd’hui en activité.
Nettoyer coûte que coûte
Les travailleurs de la zone aéro-portuaire n’ont pas tous été logés à la même enseigne durant la pandémie. Les uns ont dû redoubler d’efforts, tandis que les autres ont été mis au chômage partiel. Certains ont été forcés au télétravail, tandis que d’autres n’ont eu d’autre choix que de se déplacer. «Pendant la pandémie, nous n’avons jamais cessé de travailler dans les aéroports, les gares, les hôpitaux, explique Hamid Kalloua, responsable des permanences à Roissy pour le syndicat francilien de la propreté. Nous avons ensuite touché des primes de 200 euros en moyenne parce que nous avons été en première ligne.»
Turbulences aux douanes
Aux douanes, les agents n’ont pas chômé non plus. «Les services des douanes chargés des opérations commerciales sur le fret ont connu une surcharge de travail liée à l’acheminement des dispositifs médicaux tels que les masques FFP2, chirurgicaux, etc. Les brigades des douanes responsables de la surveillance, basées dans les aérogares, ont été fortement impactées en raison de la fermeture des terminaux. Environ 180 agents ont été déplacés vers des brigades en province, notamment dans les Hauts-de-France impactés par le Brexit. Cela a impliqué d’importantes réorganisations personnelles et professionnelles», note Corinne Saint-Martin, secrétaire générale adjointe de la section CFDT des douanes. Aujourd’hui, tous les agents sont retournés à leur poste.
Réduction des effectifs
Mais la plupart des travailleurs de Roissy CDG se sont retrouvés à la maison, avec ou sans travail. «L’assistance (bagagistes, NDLR) est sous-traitée par Air France à six entreprises différentes. Une seule a mis les employés au chômage partiel, les autres en ont profité pour dégraisser. L’effectif est passé de 1 000 personnes en 2020 à 600 aujourd’hui», explique Manuel Araujo, coordinateur CFDT des salariés de l’assistance au sein du syndicat CFDT Groupe Air France. De son côté, Air France Industrie en a profité pour réorganiser ses services et laisser partir des salariés (lire l’interview de Philippe Pebeyre et Mélody Guiheneuf). La restauration rapide, qui a d’abord été confrontée au confinement puis à la fermeture obligatoire des lieux de restauration pendant la longue période de couvre-feu, a de son côté tenté de préserver l’emploi en mettant les travailleurs au chômage partiel (lire l’interview de Sébastien Guignant).
Un retour difficile
Le paysage de l’emploi dans la zone aéroportuaire s’est modifié en profondeur depuis. Tous les métiers sont en sous-effectif, ce qui va bientôt poser des problèmes importants de fonctionnement. D’autant que le manque de travailleurs ne semble pas pouvoir être résorbé sur le moyen terme et qu’il y a des Jeux olympiques en perspective. On peine à recruter à cause de salaires peu attractifs ou de reconversions dans des métiers plus valorisés et/ou avec des horaires non décalés, par exemple. Chez les bagagistes, «ce sont les personnes avec le plus d’expérience et les salaires les plus élevés qui ont été licenciées. Elles doivent être réembauchées en priorité mais refusent car on leur propose des salaires de débutants. Or il faut être formé à la sûreté, posséder le permis piste… Cela prend du temps !», poursuit Manuel Araujo. Les conditions de travail de ceux qui sont en poste se dégradent, la surcharge de travail menant à des accidents physiques ou des burn-out…
CDD et alternance
Côté agents d’escale, le sous-effectif se fait déjà ressentir. «Air France recrute à tour de bras des intérimaires, des CDD et des élèves en alternance, cela devrait compenser un peu le manque de salariés, mais l’été sera compliqué quoi qu’il arrive», note Sidi Mohamed El Foddi, agent d’escale chez Air France. Le moindre grain de sable peut enrayer un travail qui se réalise à flux tendu. Il faudra s’attendre à des prises en charge compliquées des passagers en correspondance, des retards dans la livraison de valises et peut-être même des avions qui resteront au sol, faute d’une maintenance à jour.
Une occasion pour négocier ?
Cela devrait être l’occasion pour renégocier des accords plus favorables, mais Air France a fait en sorte de sous-traiter des petits marchés avec un très large panel d’entreprises, ce qui rend le dialogue social presque impossible. Et ces employeurs, tenus de répondre à des appels d’offre extrêmement concurrentiels, ne sont pas prêts à revaloriser salaires et conditions de travail. Ce dont Air France, qui a pourtant une responsabilité sociale en tant que donneur d’ordres, se dédouane. «La CFDT groupe Air France intègre tous les travailleurs d’Air France, des filiales et de la sous-traitance Air France dans un même syndicat», note Manuel Araujo. Cela permet d’avoir une bonne vision d’ensemble de la situation et de se battre plus efficacement. De quoi redonner de l’espoir à des travailleurs essentiels, un peu oubliés.
TÉMOIGNAGES
Sébastien Guignant, assistant manager chez Epigo, délégué syndical, élu au CSE-CSSCT et secrétaire régional du syndicat CFDT hôtellerie-tourisme et restauration en charge de la restauration rapide à Roissy, explique comment le Covid-19 a changé le quotidien des travailleurs de la restauration.
«Epigo regroupe de nombreuses enseignes, dont Starbucks, Prêt à manger ou la Brioche dorée, et emploie environ 630 personnes à Roissy-CDG. La société a fait en sorte de préserver les emplois pendant le Covid. Le recours au chômage partiel nous a sauvés ! Mais cela a été une période de grand bouleversement. On réfléchit beaucoup lorsqu’on passe deux ans sans activité ; c’est l’occasion de faire le point, de retrouver des horaires normaux et une vie de famille. Nous avons, en même temps, perdu les avantages salariaux liés à nos horaires décalés, les primes… Certaines personnes en ont profité pour se former, monter en compétences et trouver des jobs plus stables, quitter le monde de la restauration rapide. Aujourd’hui, nous avons de vraies difficultés pour recruter, d’autant plus que si dans la branche de la restauration traditionnelle, des accords ont été trouvés pour augmenter les salaires, ce n’est pas le cas dans la restauration rapide. Nous n’avons pas vu la couleur de la moindre augmentation ! Cela complique considérablement l’embauche : Epigo est à la recherche de plus de 50 personnes en CDI pour des postes d’employés, d’assistants manager, d’agents de maîtrise et de responsables d’unité… À la CFDT, majoritaire chez Epigo, nous avons un dialogue social avec l’employeur. Cela n’a pas toujours été le cas mais nous sommes conscients qu’il a tout fait pour ne pas licencier. Et lui, de son côté, informe et communique davantage. Nous voulons, d’un côté comme de l’autre, que des recrutements aient lieu et que les employés restent. Pour le moment, nous compensons le manque d’effectifs par de l’intérim, mais cela risque d’être compliqué avec la croissance du trafic aérien cet été.»
Philippe Pebeyre, secrétaire de section d’Air France Industrie et Mélody Guiheneuf, élue du centre logistique de Roissy, témoignent de la souffrance au travail des travailleurs de la maintenance.
«Il y a eu 6 000 départs volontaires sur l’ensemble du groupe. Notre centre a été entièrement réorganisé durant la pandémie. Ceux qui sont restés reviennent aujourd’hui après une longue période d’inactivité ou de chômage partiel, avec un manque de perspective dans l’entreprise. Ils sont affaiblis psychologiquement. La problématique des sous-effectifs est compensée, soi-disant, par la réorganisation, mais les personnes avec le plus d’expérience s’en vont. On recrute des managers sans formation. Les mécaniciens, quant à eux, ont besoin de deux à trois ans de formation ; ils ne seront pas prêts pour la reprise. L’entreprise aurait dû continuer à former pendant le Covid.
D’autres secteurs, les RH ou la gestion, sont aussi en sous-effectif. Il y a des postes vacants et la direction ne motive pas ceux qui sont là. Tout se dégrade et cela crée beaucoup d’insatisfaction et une vraie souffrance au travail. Il n’y a presque plus de dialogue social, on n’a plus le temps. Le directeur anglo-saxon est surtout intéressé par la valeur de l’action et, dans l’aérien, la seule possibilité de faire des profits est de diminuer la masse salariale. Nous sommes très inquiets pour l’humain. Nous n’avions jamais vécu une situation pareille. Les travailleurs ont besoin d’accompagnement : ils sont partis en télétravail sans accompagnement ; ils reviennent sans accompagnement. Ils sont fatigués. Et une reconnaissance pécuniaire ne suffira pas à les remotiver sur le moyen terme, il faut leur redonner confiance, leur dire que tout va bien se passer. Pour nous, à la CFDT, l’humain est l’axe principal. Nous n’avons jamais été précaires, maintenant nous le sommes.»
Christophe Dewatine, secrétaire général de la CFDT Groupe Air France, énumère les grands défis à venir pour l’ensemble des salariés Air France et de la sous-traitance.
«Pour Air France, les PNC (personnels navigants commerciaux : hôtesses, stewards et chefs de cabine, NDLR) ont connu en 2021 des réductions d’effectifs via des ruptures conventionnelles collectives. Le personnel au sol a subi, lui, un PSE-PDV qui, pour les salariés de province dont les postes sont supprimés, pourrait se traduire par des licenciements au 1er janvier 2023. La compagnie Hop, quant à elle, a vu ses effectifs diminuer de 40 %. Ces suppressions de postes sont liées aux contreparties exigées par l’État et l’Europe en échange des prêts pour la transformation du réseau domestique du groupe Air France et la suppression des lignes aériennes de moins de deux heures, avec trajets en train alternatifs. Bientôt, dans le cadre de la renégociation de notre accord GPEC à Air France, la CFDT pèsera pour qu’aucun licenciement ne soit prononcé et que de nouveaux dispositifs, uniquement basés sur le volontariat, soient activés.
À la CFDT, nous sommes en colère car, durant le confinement, nous avons demandé aux entreprises de signer des accords de reprise d’activité et elles ont refusé. Nous nous retrouvons en sous-effectif dans tous les métiers : pilotes, PNC, personnels au sol, filiales et surtout sous-traitance. Nous sommes très inquiets de la pénurie observée dans l’aérien et nous nous demandons comment nous allons faire pour assurer la période d’été alors que, nous le sentons bien, les Français ont très envie de voyager à nouveau et risquent de s’énerver contre le personnel au sol qui est en première ligne.
Le transport aérien est aussi très assujetti à la géopolitique. Nous avons dû réorganiser les lignes suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie : tous les vols vers l’Asie sont déroutés, ce qui rallonge le voyage de trois heures, avec l’impact sur les conditions de travail des équipages en termes d’horaires, de découchés (nuits passées en escale, NDLR), etc. Tous ces défis ne pourront être relevés que grâce à un dialogue social constructif. Nous espérons que les entreprises seront plus à même de nous écouter sur la nécessité d’anticiper, de former et d’embaucher à l’avenir, notamment sur les grands défis environnementaux de notre secteur.»
TransCo à Paris CDG Alliance
Parmi les acteurs territoriaux partenaires de la CFDT Île-de-France, la plateforme Paris CDG Alliance œuvre pour l’emploi dans le bassin de Roissy-Le Bourget depuis 1998. Cette structure d’animation territoriale s’est emparée du dispositif de transitions collectives TransCo, l’un des leviers d’action pour redynamiser l’emploi dans le bassin. «La zone CDG-Le Bourget a perdu 20 000 emplois en deux ans. On embauche à nouveau, mais à un rythme moins soutenu, et en CDD. Il y a des secteurs qui se portent mieux que d’autres. La question de la transition professionnelle est prégnante ici», explique Sandra Le Goascogne, directrice des opérations.
TransCo est mis en place à l’initiative des entreprises : une entreprise qui décrute et une autre qui recrute se mettent d’accord pour proposer une transition de l’une vers l’autre à des salariés intéressés. Le travailleur conserve son salaire et sa formation pour changer de métier est prise en charge. Ce dispositif pourrait donc être très utile dans la zone aéroportuaire où de nombreux secteurs ont du mal à recruter. Et devrait éviter des plans sociaux dans d’autres en décroissance. Encore faut-il bien comprendre comment TransCo fonctionne et faire en sorte que les employeurs s’en saisissent.