Bruno Palier, directeur de recherche à Science PO

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Spécialiste des réformes des systèmes de protection sociale en France et en Europe, Bruno Palier est intervenu au sein du bureau régional de la CFDT Île-de-France à l’occasion de la sortie de son ouvrage «Que sait-on du travail ?». Présentation de cette imposante revue des travaux en sciences sociales précieuse pour notre action syndicale.

Bruno Palier, directeur de recherche à  Sciences-po

Comment s’organise votre ouvrage et quels sont ses principaux constats ?

Il s’agit d’un ouvrage collectif où sont rassemblés les travaux de 60 chercheuses et chercheurs en sciences sociales et humaines sur la question du travail. Il a été organisé en cinq grandes parties. La première concerne la qualité, la santé et les conditions de vie au travail. Il y a par exemple deux fois plus d’accidents mortels au travail en France que dans le reste de l’Europe. Pourquoi ? La deuxième porte sur l’organisation du travail et le management très vertical et distant en France, en termes hiérarchiques comme géographiques, les sièges des entreprises étant de plus en plus souvent éloignés des sites de production. On constate que les dirigeants ont souvent beaucoup de mal à écouter, alors que les travailleurs ne demandent pratiquement que ça : de l’écoute et de la reconnaissance. La troisième partie porte sur la technologie : quelles transformations du travail peut-elle porter ? La quatrième s’intéresse à toutes les formes d’inégalités, entre les femmes et les hommes, envers les personnes en situation de handicap, les jeunes, etc. La dernière partie enfin, est consacrée aux métiers essentiels (propreté, logistique, santé, vieillissement, transport...), qui représentent un tiers des emplois en France. Pourquoi plus de la moitié des salariés de ces métiers ne travaillent-ils pas jusqu’à l’âge de la retraite et beaucoup se retrouvent en inaptitude ?

Le livre a un côté éminemment « pratique ». C’était votre objectif ?

Il est en effet conçu comme un outil qui doit apporter des éléments concrets et documentés au débat public sur le travail. Il explique aussi que la stratégie de management vertical, distant, par les chiffres, ne mène à rien sur le long terme. En outre, le coût du travail est une véritable obsession française. Sortir d’un système de pensée délétère qui considère le travail uniquement comme un coût pour aller vers un management éthique, de proximité, convient aussi aux entreprises : si nous travaillons dans de bonnes conditions de rémunération et de reconnaissance, notre travail sera de plus grande qualité. N’oublions pas l’exemple de Boeing : à force de réduire les coûts, ses avions connaissent d’importants dysfonctionnements et de moins en moins de compagnies aériennes en veulent…

Vous expliquez que le « problème au travail » en France a pour conséquence presque directe la montée du vote d’extrême droite. Comment ces questions sont-elles liées ?

La dernière réforme des retraites a été brutale et injuste pour une catégorie de travailleurs, en particulier celles et ceux qui risquent de tomber dans la précarité. Beaucoup de ces travailleurs essentiels ne sont pas en mesure de travailler plus longtemps. Ils sont physiquement et mentalement épuisés. Or ils sont ignorés et le gouvernement a méprisé leur position. Cela peut contribuer à alimenter le vote pour le RN, un parti qui fait semblant de les comprendre, qui ne parle pas de travail, mais qui cherche à créer un sentiment d’appartenance en stigmatisant les migrants et les élites. Ce sentiment d’appartenance fait parfois mouche chez les classes moyennes les moins aisées qualifiées de « producteurs », notamment les agriculteurs et les ouvriers. Depuis des années on leur dit qu’ils coûtent trop cher et qu’ils vont être remplacés par des machines ou des « Chinois » et aujourd’hui on leur dit en plus qu’ils polluent ! Tant que le travail sera uniquement abordé par la question du coût, on ne pourra pas combattre durablement l’extrême droite.

Que sait-on du travail - couverture du livre

Paru en octobre 2023, cet ouvrage collectif dresse un état de la situation française du travail :  conditions de travail, qualité des emplois, choix managériaux et d’organisation, santé et sens du travail y sont passés en revue.

Que sait-on du travail ? Presses de Sciences Po, 608 pages.

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