Interview : Nassira el Moaddem

  • Démocratie et vivre ensemble

Nassira El Moaddem est journaliste et présentatrice d’Arrêt sur images. Ancienne directrice du Bondy Blog et passée par Canal+, France 2 et France Inter, elle publie son troisième ouvrage, Main basse sur la ville (2026, Stock), une enquête saisissante sur Le Blanc-Mesnil, ville populaire de Seine‑Saint‑Denis. Elle revient sur les principaux enseignements de ce travail de terrain.

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©  Astrid di Crollalanza

 

Après 80 ans de gouvernance communiste et un basculement à droite en 2014, pourquoi Le Blanc-Mesnil est-il un « territoire trahi de la République », comme l’indique le sous-titre de ton livre ?

La formule « territoire trahi de la République » est un détournement d’une expression qu’on entend souvent s’agissant de la Seine-Saint-Denis sous-entendant qu’il s’agirait d’un territoire perdu de la République. Non, il n’est pas perdu, il est fait de nombreuses trahisons. D’abord, à l’égard des habitants des quartiers populaires dont la nouvelle majorité a été chercher les voix en s’associant à des personnalités de ces cités, devenus maires adjoints grâce à des promesses qui n’ont jamais vu le jour comme celle d’une école musulmane, ou encore en attribuant la gestion des centres sociaux à une structure proche de la droite alors qu’il s’agissait d’un outil d’émancipation sociale et de démocratie locale aux mains des habitants. Les fameux maires adjoints de ces quartiers ont tous quitté la majorité, dégoûtés de la trahison. La pire des trahisons a été de découvrir le logiciel politique de Thierry Meignen à l’extrême droite.

En quoi les pratiques de ce maire le rapprochent-il de l’extrême droite ?

Le classement à droite est juste une étiquette mais en réalité le logiciel et la programmation politique sont à l’extrême droite. Tout ce que fait Thierry Meignen depuis 2014 ressemble à la gestion politique des villes du Rassemblement national : abandon du social, délégation au privé de services publics, mise à mal des libertés associatives, obligation d’allégeance politique, division des habitants… Le Blanc-Mesnil est la première ville du 93 à être gérée par une extrême droite qui ne dit pas son nom.

Existe-t-il, selon toi, d’autres profils similaires en Île-de-France ?

J’ai des retours d’autres villes classées à droite comme Sannois dans le Val-d’Oise où les accointances avec l’extrême droite sont de plus en plus fortes et visibles. Je ne crois pas au seul opportunisme politique. Je crois que l’extrême droitisation du pays à l’échelle nationale permet à ces alliances de se révéler au grand jour. C’est ce qui s’est passé au Blanc-Mesnil où il n’y a plus de listes RN dans les élections locales. Comme je le raconte dans mon enquête, ce n’est pas un hasard. Thierry Meignen fait leur politique. Ils n’ont plus besoin de présenter de liste. Il est leur candidat.

On est bien sur une idéologie qui efface l’expression et les besoins des citoyens. Serait-ce au niveau local que la démocratie prend vraiment vie au quotidien ?

J’en suis persuadée. Malheureusement, on entend souvent dire que les maires sont les élus les plus proches des gens, les élections municipales, l’échelon où les gens peuvent le plus s’exprimer. Pourtant, ce que je vois à l’œuvre au Blanc-Mesnil et qui existe dans bien d’autres villes, montre à quel point les espaces d’expression libre diminuent comme peau de chagrin, à quel point on demande aux gens de faire allégeance. Si vous n’êtes pas avec la majorité vous êtes considéré comme contre elle. Et vous n’existez plus : vous êtes marginalisé, on dit de vous que vous êtes une « racaille ». Le rouleau compresseur est très violent. Au Blanc-Mesnil, les voix de contestation sont étouffées.

Quelle place devraient occuper les organisations syndicales au niveau local pour empêcher ces dérives ?

Les syndicats sont aussi victimes de ce rouleau compresseur. Nous l’avons vu quand la mairie a décidé de couper la subvention à la bourse du travail. Quand ils ne sont pas victimes, ils peuvent aussi être instrumentalisés voire travailler main dans la main avec le pouvoir local. L’autonomie des syndicats est essentielle pour justement jouer ce rôle de contrepouvoir. À nous aussi, journalistes, de faire entendre ces voix !

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