Extrême droite : comprendre pour agir

  • Démocratie et vivre ensemble

Face à la montée de l’extrême droite et à l’enjeu crucial des municipales, la CFDT Île-de-France passe à l’offensive : journées d’éducation populaire pour décrypter les mécanismes de la peur et outiller les militants, « Tournée Démocratie » pour aller au contact des adhérents et de leurs réalités de terrain dans toute la région, enfin, riposte numérique sur les réseaux sociaux, terrain de prédilection de l’extrême droite. Comprendre, agir, résister : la feuille de route est tracée.

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«L’extrême droite s’est toujours  attaquée à la démocratie. Prétendre qu’elle est de son côté est un mensonge, un déguisement. » Le constat de Badiaa Souidi, secrétaire générale de la CFDT Île-de-France, résonne comme un avertissement solennel. Lors de son congrès de juin dernier, l’Union régionale a érigé la lutte contre les idées d’extrême droite en combat prioritaire. Pour transformer cette résolution en actions concrètes, deux journées de sensibilisation se sont tenues les 13 janvier et 12 mars. Objectif : armer les militantes et militants par la connaissance, depuis le mécanisme institutionnel jusqu’à la réalité quotidienne des agents.

Quand l’État de droit vacille en Europe

La première journée du 13 janvier a posé le décor macro-politique. Loin des caricatures, experts, journalistes et juristes ont disséqué les mécanismes de la « démocratie illibérale », ce modèle où les urnes restent mais où les contre-pouvoirs sont méthodiquement démantelés.
Élise Descamps, secrétaire générale de la CFDT Journalistes, a dressé un tableau sombre du paysage médiatique : désertification des campagnes, précarité des journalistes, concentration des médias entre les mains de quelques décideurs et multiplication des procédures bâillon. « Il est plus facile d’organiser des débats polarisants que de financer des reportages de terrain », alerte-t-elle.
Nicoletta Perlo, constitutionnaliste et comparatiste et Diana Agostinello, du syndicat italien CGIL de la région de Rome, ont offert un témoignage glaçant sur l’application de ce modèle par Giorgia Meloni. « Le masque tombe à mi-mandat », expliquent-elles. Après une phase de normalisation inter-nationale, le gouvernement Fratelli d’Italia a lancé une offensive tous azimuts : mainmise sur l’audiovisuel public et la politique culturelle, réforme de la justice pour museler les juges indépendants et explosion des procédures-bâillon contre les journalistes. « On ne bascule pas dans le fascisme en un jour, mais petit à petit, par une érosion constante des droits », souligne Diana Agostinello. En Italie, le syndicat a dû réagir en collectant des millions de signatures pour des référendums visant à protéger l’indépendance de la justice et bloquer l’autonomie différenciée.

La justice, cible numéro un

Antoine Mendras, ancien magistrat, a rappelé que « la justice est trop ignorée des citoyens. » Pourtant, c’est elle qui cristallise les attaques : accusations de laxisme, de politisation, campagnes de dénigrement venues de certains cercles universitaires et politiques. « La justice doit faire des progrès en termes d’indépendance, mais la critiquer pour la détruire est un danger mortel pour la démocratie », prévient-il.
Laurent Duarte (encadré ci-dessous) a résumé les étapes clés du basculement illibéral : renforcement de l’exécutif, instrumentalisation de la fonction publique, affaiblissement des autorités indépendantes et restriction des subventions aux associations « trop politiques ». « La neutralité politique est souvent – utilisée comme un prétexte pour bâillonner », note-t-il.
Face à ce constat, Olivier Guivarch a présenté le plan d’action de la CFDT : animer et outiller les militants, analyser les stratégies adverses pour mieux les contrer et organiser des temps forts de mobilisation. « En Europe, nous sommes très vulnérables. Il faut créer un cordon sanitaire, mutualiser nos forces et utiliser notre vocabulaire syndical pour riposter », insiste-t-il. Les priorités : protéger les militantes et militants (sécurisation des locaux, protection numérique et juridique) et documenter systématiquement les attaques.

 

consultant du collectif La Cause, décrypte les stratégies employées

Comment l’extrême droite s’attaque au monde associatif et aux corps intermédiaires

Laurent Duarte, consultant du collectif La Cause, décrypte les stratégies employées.

“Notre collectif a mené une étude qui montre comment en Hongrie, en Pologne, en Italie mais aussi en France, l’extrême droite cherche à affaiblir le pouvoir d’agir des associations et des corps intermédiaires. Elle commence par délégitimer leur droit à intervenir dans la sphère publique, avant de s’en prendre à leur financement, en le réduisant ou en le supprimant. Elle s’attaque également à la démocratie dans les entreprises en remettant en cause le dialogue social. Dans les mairies conquises par l’extrême droite en France, l’accès aux locaux municipaux devient par exemple impossible pour certaines associations. Ces municipalités tiennent aussi un discours de stigmatisation visant les actions menées pour défendre, par exemple, les droits des migrants. Selon cette vision, le monde associatif et les syndicats devraient se limiter à jouer un rôle d’accompagnement, non de vigie citoyenne. Lorsqu’ils dépassent ce cadre, les attaques peuvent devenir très offensantes voire violentes.”

L’extrême droite au pouvoir, ça donne quoi ?

La deuxième journée, le 12 mars, a quant à elle plongé les militants dans le concret. Journalistes d’investigation et syndicalistes de terrain ont raconté ce qui se passe réellement quand le Rassemblement National (RN) ou la droite radicale gouvernent.
Martin, journaliste à StreetPress, a ouvert le bal avec son travail d’enquête à Sannois. « Nous démontons la façade en carton-pâte des élus, preuves à l’appui », explique-t-il. Son équipe, qui reçoit quotidiennement des menaces de mort, a mis en place « La Bataille Culturelle » : un dispositif avec un « score de risque » et une « carte des brebis galeuses » recensant 226 candidats problématiques. Un outil vital pour anticiper les dérives.
Denis Parat, chargé de mission à la CFDT Hauts-de-France et pilote du groupe régional de lutte contre les idées d’extrême droite, a rappelé le contexte de sa région : trois villes passées à l’extrême droite (Hénin-Beaumont, Bruay-la-Buissière, Villers-Cotterêts), 20 députés RN sur 30 pour la Région et 32 élus au conseil régional. « Il est difficile de parler d’extrême droite sans être accusé de faire de la politique, regrette-t-il. Pourtant, l’urgence est là : des adhérents CFDT figurent sur des listes RN, dont deux têtes de liste. La cible des adhérents n’a pas été atteinte lors de nos campagnes. On est surtout restés entre militants », admet-il, appelant à élargir ce cercle.
À Hénin-Beaumont, où le RN a raflé 74 % des voix en 2020, Gilles Richy, secrétaire régional en charge du territoire de l’Artois-Douaisis, observe une montée en puissance progressive. « Au début, ils sont sages, puis ils montent crescendo. Mais ils ont peur des syndicalistes et des gens qui pensent. » La stratégie CFDT ? Discuter, ne pas laisser le champ libre. Et Denis Parat de renchérir : « Il faut retrouver la culture du débat, y compris en interne.»

Claire Bonhomme, Secrétaire générale du syndicat Éducation, Formation, Recherche publiques de l’académie de Versailles

Témoignage

Claire Bonhomme, Secrétaire générale du syndicat Éducation, Formation, Recherche publiques de l’académie de Versailles, résume les principaux enseignements qu’elle a tirés des journées consacrées à la lutte contre les idées d’extrême droite, organisées par la CFDT Île-de-France.

“En tant que militants syndicaux, et partout sur nos lieux de travail, il faut faire en sorte que l’extrême droite et ses idées n’arrivent pas au pouvoir, par tous les moyens mis à notre disposition et en étant les plus convaincants possible. Mais, sans être défaitistes, nous devons aussi réfléchir à la manière de nous préparer à l’éventualité que ça arrive. En tant qu’organisation syndicale, et comme responsables syndicaux, il s’agit de protéger nos militantes et nos militants et de rester en capacité de militer dans des circonstances qui pourraient devenir très défavorables.”

Sur le terrain

Halima Matoug-Djaroun, secrétaire générale du syndicat des communaux du Nord, incarne cette vigilance active. « Dès qu’une personne adhère, je fouille. Si c’est un adhérent RN, je le confronte. » Pour elle, pas de compromis : pas d’adhésion pour celles et ceux qui combattent les valeurs du syndicat. Quant au terrain, son constat est noir : « La seule alternative face à des élus avec des idées et/ou des pratiques d’extrême droite, c’est de défendre les agents devant les tribunaux administratifs », prévient-elle, redoutant une « horreur » en 2027 si les contrepouvoirs disparaissent.
À Maubeuge et Lille, l’inquiétude grandit face à des candidats de l’opposition qui pratiquent clientélisme et entrisme auprès des associations. « Les candidats de gauche n’ont parfois rien à proposer, ce qui laisse le champ libre », déplore Halima.
Les témoignages de deux militantes de la région, Chloé, aide-soignante en Ehpad et Kheira, assistante, ont mis des mots sur le vécu quotidien des agents issus de la diversité : racisme ordinaire et silence des administrations. « J’entends des résidents dire “Retournez dans votre pays” à certains de mes collègues, raconte Chloé. 
Les familles s’adressent à moi plutôt qu’à eux et la direction ne fait rien ». Kheira, de son côté, évoque les obstacles rencontrés par les personnes issues de la diversité pour monter en responsabilité.

Le modèle du Blanc-Mesnil

La journaliste Nassira el Moaddem a décortiqué la stratégie de conquête de Thierry Meignen au Blanc-Mesnil. « Il a perdu en 2012 car personne ne le connaissait. Il a appris, quadrillé les quartiers, surfé sur le sentiment de trahison envers les élus communistes et distribué des postes de maires adjoints. Résultat : un rouleau compresseur sur deux ans, porté par une abstention massive et un dégoût généralisé. La gauche a été très faible dans sa réponse politique », analyse-t-elle.
Elle raconte aussi la fin du lien social au Blanc-Mesnil : suppressions de subventions pour le théâtre conventionné, maltraitance institutionnelle… Et elle souligne que, contrairement aux idées reçues, 21 communes sur 40 en Seine-Saint-Denis sont désormais à droite.

Résister ensemble : la feuille de route CFDT

Thibaut Kurtz, délégué « démocratie » à la confédération, lance un appel à l’unité : « Quand on attaque, il faut rester ensemble. Les syndicats sont la première et la dernière ligne de défense. Il faut documenter, archiver et ne pas avoir peur de perdre des adhérents qui ne partagent pas nos valeurs. Au contraire, c’est en affirmant nos positions qu’on renforce le camp syndical. »
Et Badiaa Souidi de conclure : « On n’a jamais connu une période aussi tendue. Les mauvaises conditions de travail nourrissent le terreau de l’extrême droite. Il faut donner la parole aux gens, les écouter, et agir collectivement. La CFDT Île-de-France ne sera pas spectatrice. Armée de ces analyses et de la détermination de ses militantes et militants, elle entend être ce rempart indispensable, sur les lieux de travail comme dans la cité. Car défendre les travailleurs, aujourd’hui, c’est aussi défendre la démocratie. »

Tournée démocratie

Tournée démocratie

Sous l’égide de la Confédération, la CFDT Île-de-France a déployé la « Tournée démocratie » dans toute la région en janvier et février derniers. De Saint-Denis à Meaux, en passant par Évry, Melun et Bobigny, ces rencontres en petit comité dans des locaux syndicaux ont offert un espace d’écoute privilégié. Loin des grands discours, ces échanges ont permis de recréer du lien social par la confrontation respectueuse des points de vue, une démarche essentielle pour faire vivre la démocratie locale.

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