Entretien avec Claire Morel
Claire Morel, membre du comité de direction du cabinet d’expertise Syndex, analyse les transformations récentes du dialogue social et les défis auxquels font face les élus du personnel. Elle revient aussi sur les enseignements du baromètre annuel édité par le cabinet d’expertise.
© Pierre Morel
Pouvez-vous nous présenter votre cabinet ?
Syndex a été créé en 1971 par des experts-comptables, pour la plupart issus de la CFDT, avec l’idée que les représentants du personnel devaient pouvoir s’approprier les enjeux économiques et stratégiques des entreprises. En 2011, Syndex est devenue une Scop. Dès le départ, notre approche a dépassé la seule analyse des comptes : nous avons développé une lecture globale des modèles économiques, intégrant les politiques sociales, la stratégie, l’insertion au sein de groupes parfois multinationaux, l’évolution des métiers, l’organisation du travail et la santé. Nous accompagnons les élus sur les consultations obligatoires, sur les enjeux de transformation du travail, de réorganisations et apportons un soutien technique aux négociations. Présent en France et en Europe, Syndex compte 430 salariés. Nous sommes partenaires de la CFDT, au niveau national et régional, notamment dans le cadre du dispositif ARC, ainsi que de l’IREFE.
Comment la création du CSE a-t-elle transformé le dialogue social ?
La mise en place du CSE a profondément modifié les repères et rendu l’exercice des mandats plus complexe. Les élus doivent traiter davantage de sujets, avec des moyens souvent réduits, ce qui nécessite une montée en compétences rapide et une forte capacité d’adaptation. L’un des risques de l’instance unique était la perte de sens, notamment avec l’accumulation de sujets qu’il est important d’articuler entre eux. Il y a aussi eu une tendance à reléguer les questions de santé, de sécurité et de conditions de travail au second plan. À cela s’ajoute une vague de centralisation des décisions et l’élargissement des périmètres des CSE, souvent au nom de l’économie de moyens, ce qui complique encore la relation avec les salariés et l’an-crage local du dialogue social.
Quels sont vos sujets majeurs d’intervention ?
La crise sanitaire a mis en lumière de nouveaux enjeux. Le pouvoir d’achat reste un sujet central, même si les marges de négociation sont aujourd’hui plus contraintes avec la baisse de l’inflation, alors que le retard en termes de pouvoir d’achat n’a pas été rattrapé. En revanche, les conditions de travail et les risques psychosociaux occupent une place croissante, notamment pour les métiers de première ligne, mais pas uniquement. Notre baromètre montre une déconnexion persistante entre le travail tel qu’il est organisé par les entreprises et le travail réel.
Les vagues de réorganisations, la surcharge de travail, ou encore les méthodes d’évaluation interrogent de plus en plus le sens du travail.
La dynamique est accentuée par l’arrivée de l’intelligence artificielle, souvent déployée sans réelle concertation ni consultation du CSE, alors que celles-ci doivent être organisées, notamment celle concernant l’introduction de nouvelles technologies.
Que révèle le baromètre Syndex sur l’état du dialogue social ?
Notre baromètre est le seul à interroger à la fois les élus, les salariés et les directions, ce qui permet de croiser les regards. Il montre que le dialogue social existe et qu’il est globalement reconnu comme utile, même s’il peut être difficile. Huit salariés sur dix connaissent un élu CSE, sept sur dix ont une bonne image de leur instance et six sur dix lui font confiance. Mais les attentes sont fortes, notamment en matière de démocratie en entreprise et de partage du pouvoir. Les salariés vivent de moins en moins bien de ne pas être associés aux prises de décision et souhaitent aussi que les représentants du personnel pèsent davantage. Trop souvent, le dialogue se limite à la transposition d’accords nationaux. Nous plaidons, avec la CFDT, pour qu’un avis conforme du CSE soit requis sur certains sujets clés, afin de renforcer un dialogue social vivant, ancré dans le travail réel et répondant aux attentes des salariés.