Du pouvoir de vivre pour les services publics
Le 29 septembre, ils étaient des milliers à battre le pavé à Paris pour défendre leurs salaires, leurs conditions de travail et les moyens nécessaires au bon fonctionnement des services publics.
Propos recueillis parJudith Boumendil © CFDT Île-de-France
Venus des trois versants de la fonction publique, les agents mobilisés dénoncent notamment le gel du point d’indice, le tassement des rémunérations, la dégradation de leurs conditions de travail ou encore le manque de reconnaissance du travail accompli au service de toutes et tous. Derrière ces revendications communes, les réalités sont multiples.
Cinq agentes et agents mais aussi deux salariées du privé rencontrés dans le cortège parisien racontent ce qui les a conduits à manifester et ce qu’ils attendent pour leur métier et leur service public. Des préoccupations qui font aussi écho à celles exprimées par les lycéens, mobilisés à leur tour pour leurs conditions d’étude et les moyens accordés à l’Éducation nationale. Deux générations, des situations différentes, mais une même question : quels moyens pour les services publics d’aujourd’hui et de demain ?
Témoignages
Anne-Sophie
Formatrice dans un réseau d’établissements sanitaires et médico sociaux de l’Assurance maladie
Nous ne sommes pas fonctionnaires, mais dans une situation très proche, alors nous avons décidé d’appeler à la grève. Nos salaires sont très bas et ne progressent pas, alors que les sous-effectifs sont permanents. Beaucoup de soignants travaillent dans des établissements peu ou pas desservis par les transports en commun. Avec la hausse du prix de l’essence, certains dépensent jusqu’à 100 euros par jour pour aller travailler. Les conditions de travail sont particulièrement difficiles. Lors de la canicule, alors que les effectifs étaient réduits, certains ont travaillé six jours sur sept, dans de vieux bâtiments, sans climatisation, avec 35 °C dès 11 heures du matin. Les tenues, très épaisses, ne sont pas adaptées à ces températures. Dans ce contexte, il y a peu ou pas de négociation. Rien n’est jamais possible. C’est terrible d’enlever l’espoir aux gens. Sait-on ce que c’est de vivre avec 1500 euros en Île-de-France ?
Arnaud
Directeur d’école dans le Val-de-Marne
Nous sommes confrontés à un gros problème d’effectifs. Dans notre école, une des quatre classes est confiée à un fonctionnaire stagiaire et, une semaine sur deux, nous n’avons pas de remplaçant. La situation est connue, mais rien ne change. Seules les familles de la classe concernée se mobilisent. Plus largement, je vois les relations humaines se tendre, avec un individualisme croissant et souvent le règne du « moi je ». Le niveau global des élèves baisse aussi et en petite section, de plus en plus d’enfants arrivent avec un langage oral très peu développé.
Carole
Secrétaire générale du Syndicat national des métiers de l’insertion
Nous sommes des salariés du privé, mais, comme France Travail, nous appartenons au service public de l’emploi et dépendons en partie des subventions du ministère du Travail. Il y a 25 ans, le premier emploi repère était rémunéré 37% au-dessus du Smic. Aujourd’hui, il n’y a plus que 11 euros de différence. La valeur du point, chez nous, n’a pas évolué depuis trois ans. On nous dit : il faut attendre. La plupart des salariés perçoivent la prime d’activité. Les désengagements financiers ont déjà entraîné la perte de 2000 salariés sur les 15000 que comptent les missions locales. On assiste à des plans sociaux déguisés, notamment sur les fonctions d’accueil. Pourtant, les jeunes que nous accueillons sont de plus en plus en difficulté, avec des problèmes économiques, familiaux, souvent aussi psychiques. Et nous avons de moins en moins de moyens pour les accompagner. Avec la baisse des financements, les équipes sont sous pression. Les allocations que nous versons aux jeunes connaissent aussi des «stop and go», ce qui ajoute encore à la difficulté de notre travail. On nous demande surtout de faire du chiffre, alors que nous voulons continuer à proposer un accompagnement global. C’est aussi pour cela que nous nous sommes mis en grève.
Simon
Professeur d’histoire-géographie dans un lycée privé parisien
J’étais encore enseignant-stagiaire l’an passé. Globalement, j’ai été bien accueilli. Mais les classes sont très chargées et nous sommes démunis pour accompagner les élèves en difficulté ou en situation de handicap. On sait qu’ils rencontrent des difficultés, mais il est vraiment difficile de pouvoir s’adapter à leurs besoins.
Philippe
Agent de catégorie C dans la restauration collective intercommunale en Essonne
Après 30 ans de service public, je pars à la retraite avec 1 300 euros brut. Si je vivais seul, je ne pourrais pas m’en sortir. J’ai eu un seul avancement de grade dans toute ma carrière. Les agents devraient pouvoir progresser naturellement, mais nous avons peu d’évolution professionnelle et de carrière, alors que le coût de la vie augmente. Les collectivités ne sont pas du tout attractives pour les jeunes. Ils sont peu nombreux et sont souvent embauchés comme contractuels. Pendant ce temps, les salariés sont épuisés, physiquement et moralement. Les primes ne sont pas prises en compte pour le calcul de la retraite et ça pèse lourd.
Virginie
Infirmière dans un hôpital des Hauts-de-Seine
La situation devient de plus en plus difficile. Le point d’indice est gelé, les embauches sont bloquées et le matériel se dégrade. Les conditions de travail se détériorent, avec une injonction croissante à la polyvalence. Nous n’avons même pas obtenu la mise en place de la mutuelle. Le nombre de contractuels augmente et certains sont écartés juste avant leur titularisation, avec, comme par hasard, une dernière évaluation devenue mauvaise. Avec la hausse du prix du carburant, venir travailler coûte aussi de plus en plus cher. L’hôpital est mal desservi par les transports en commun et beaucoup de collègues habitent dans l’Oise ou l’Eure, où les loyers sont moins élevés. Comme ils habitent loin, beaucoup acceptent des journées de 12 heures. J’ai des collègues qui doivent lever leurs enfants à 4h30 du matin.
Jean-Pierre
Fonctionnaire retraité
Je viens pour soutenir les collègues et ceux que je connais. Mais j’ai aussi des petits-enfants et des arrière-petits-neveux. Et je suis un citoyen. Je vois bien que la situation est insoutenable pour nos services publics et leurs agents. Le point d’indice est gelé et il faut d’urgence des embauches. J’ai bien vu la dégradation : beaucoup de contractuels, un climat social qui se dégrade. Nous, on avait quand même un vrai dialogue. Aujourd’hui, les directions se contentent de cocher la case « avis donné par l’instance représentative du personnel », sans vraiment tenir compte de l'avis des élus.