Interview : Anne Brunner

  • Dialogue social et rémunérations

Face à la hausse des prix, sommes-nous tous égaux ? À l’occasion de la publication par l’Observatoire des inégalités de l’édition 2026 de son Rapport sur les riches en France, Anne Brunner revient sur les fractures sociales qui traversent notre pays, particulièrement en Île-de-France.

Anne Brunner, Directrice des études de l’Observatoire des inégalités

Propos recueillis par Judith Boumendil et Alice Heras / photo : © CFDT Île-de-France

 

L’inflation est souvent présentée comme une difficulté partagée par tous. Est-ce vraiment le cas ?

L’inflation est un phénomène très inégalitaire. On la mesure à partir d’un panier moyen, comme si tous les Français consommaient de la même manière. Or les dépenses d’alimentation, d’énergie ou de carburant pèsent beaucoup plus lourdement dans le budget des ménages modestes. Celles et ceux qui ont besoin de leur voiture pour travailler, vivent dans une passoire thermique ou sont éloignées des centres-villes sont particulièrement exposés à la hausse des prix de l’énergie et des carburants. L’épargne est une autre source d’inégalité qui agit comme un bouclier anti-inflation pour les plus riches. Bref quand on est pauvre, la moindre hausse de prix oblige à se restreindre sur des dépenses indispensables.

Votre rapport montre que 35 % des riches vivent en Île-de-France. Que révèle ce chiffre ?

Nous fixons le seuil de richesse à deux fois le niveau de vie médian, soit 4 292 euros par mois après impôt pour une personne seule. L’Île-de-France concentre les sièges sociaux, les ministères et les lieux de pouvoir. Cela explique pourquoi 35 % des riches y vivent. Mais c’est aussi la région où les écarts de revenus sont les plus importants. Le rapport entre les plus riches et les plus pauvres y atteint 4,4 contre 3,4 au niveau national. Dans certaines communes et arrondissements à l’Ouest de la capitale, plus de 40 % de la population vit au-dessus du seuil de richesse. Mais Paris et l’Île-de-France concentrent aussi une forte pauvreté. Les grandes villes attirent les personnes qui recherchent un emploi, un logement social ou qui viennent de s’installer en France. On y trouve donc à la fois des revenus très élevés et beaucoup de ménages pauvres.

Le travail protège-t-il encore de la pauvreté ?

Le premier facteur de pauvreté reste le chômage. Mais le travail ne protège plus totalement de la pauvreté. Plus d’un million de personnes en emploi sont aujourd’hui des travailleurs pauvres. Nous observons une précarisation croissante du marché du travail. Les contrats sont plus courts, les parcours plus instables et l’accès au CDI plus difficile, notamment pour les jeunes les moins diplômés. Le sentiment de dépendre de plus en plus des prestations sociales et de vivre de moins en moins de son travail s’installe. En Île-de-France, les difficultés d’accès au logement aggravent encore ces situations et compliquent l’autonomie des jeunes.

Le discours sur le pouvoir d’achat masque la montée des inégalités

Anne Brunner

Anne Brunner

Directrice des études de l’Observatoire des inégalités

On parle souvent du déclassement des classes moyennes. Est-ce une réalité ?

Le niveau de vie des classes moyennes continue de progresser, nettement moins vite cependant que celui des très riches dont les revenus, notamment issus du patrimoine, ont fortement augmenté. Pour les classes moyennes, la progression est plus lente que pour les générations précédentes. Le sentiment de déclassement ne vient donc pas d’une baisse des revenus mais d’autres phénomènes : le sentiment d’être exclus à la fois des aides sociales et de l’enrichissement des plus riches, ou encore le décalage entre l’élévation du niveau de diplôme et la réalité du marché du travail. Beaucoup de parents ont le sentiment que leurs enfants ne connaîtront pas la progression sociale qu’ils espéraient pour eux et qu’ils ont eux-mêmes connu. Parallèlement, la pauvreté atteint un niveau élevé et les revenus des plus modestes stagnent, voire décrochent.

Quelles réponses faudrait-il apporter ?

Il faut commencer par nommer les choses. Je me méfie du discours dominant sur le pouvoir d’achat qui masque la montée des inégalités et conduit à présenter la baisse des impôts comme la solution. Le problème est qu’une partie de la population n’est pas en mesure de faire face au moindre choc et se voit contrainte de renoncer à certaines dépenses indispensables. Nous avons besoin de réelles politiques de lutte contre la pauvreté : refonte des minima sociaux, politique ambitieuse de logement social et action plus déterminée contre la précarité de l’emploi.

Rapport sur les riches en France, édition 2026

L’Observatoire des inégalités est un organisme indépendant fondé en 2003 qui dresse un état des inégalités en France, en Europe et dans le monde. Il produit des éléments factuels comme des articles qui présentent des données sur un sujet, complétées d’une courte analyse sur la validité des chiffres, ainsi que sur leur portée.

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