Pouvoir de vivre en Île-de-France : agir sur tous les leviers

  • Dialogue social et rémunérations

Quelques euros de plus sur un plein d’essence. Une facture d’électricité qui grimpe. Un loyer revalorisé. Pour des milliers de travailleurs franciliens, il suffit parfois d’une hausse de prix pour faire vaciller un budget déjà fragile. Dans la région la plus riche de France, où le coût de la vie atteint des sommets, le pouvoir d’achat ne se résume plus à une question de consommation : il conditionne tout simplement la possibilité de vivre dignement. Alors comment agir syndicalement dans la région ? Petit tour des revendications et des négociations portées par la CFDT en Île-de-France.

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© Come SITTLER/REA

Les crises se succèdent et le constat reste le même. En 2018, les gilets jaunes plaçaient le pouvoir d’achat au cœur du débat public. Quelques années plus tard, la flambée de l’inflation consécutive à la crise sanitaire puis à la guerre en Ukraine est venue rogner les revenus de millions de travailleurs. Les négociations salariales engagées entre 2023 et 2025 ont permis quelques rattrapages, sans toutefois effacer les pertes accumulées. Et voilà que les tensions géopolitiques ravivent aujourd’hui la menace d’une nouvelle envolée des prix de l’énergie.
Sans surprise, le pouvoir d’achat demeure la première préoccupation des travailleurs : selon Ipsos, 83 % d’entre eux en font leur priorité. Pourtant, derrière les micros-trottoirs diffusés en boucle devant les stations-service, tous ne vivent pas l’inflation de la même manière. 
Pour certains, elle impose simplement de puiser un peu plus dans leur épargne. Pour d’autres, elle remet en cause des dépenses essentielles : remplir le réservoir pour aller travailler, payer les courses ou faire face à une facture imprévue. Quelques dizaines d’euros peuvent suffire à déséquilibrer un foyer dont chaque dépense est déjà comptée.
Les chiffres de l’Insee illustrent ce décrochage. En vingt-cinq ans, les 10 % des Français les plus aisés ont vu leur pouvoir d’achat progresser de 35 %, tandis que les 10 % les plus modestes en perdaient 2 %. Un écart de 37 points qui traduit l’approfondissement des inégalités.

Une réalité encore plus marquée en Île-de-France

Pour la CFDT, défendre le pouvoir d’achat revient avant tout à défendre le pouvoir de vivre. Une ambition que Marylise Léon a placée au cœur du dernier congrès confédéral de Bordeaux : «Nous devons, mes camarades, réussir à créer du rapport de force et obtenir des augmentations», a-t-elle exhorté. Pour la CFDT, il s’agit également de négocier sur tous les facteurs qui pèsent sur le quotidien des salariés. 
En Île-de-France, cette bataille revêt une dimension particulière. Première région économique du pays, elle concentre les sièges des grandes entreprises, les investissements, les emplois qualifiés et une part importante de la richesse nationale. Mais cette prospérité masque une autre réalité : celle d’un territoire où les écarts de revenus figurent parmi les plus élevés de France.
Le logement y coûte beaucoup plus cher qu’ailleurs. Les temps de trajet s’allongent à mesure que les salariés s’éloignent des bassins d’emploi. Les dépenses de transport explosent. Pour nombre de travailleurs, notamment dans les métiers essentiels, exercer son activité en Île-de-France signifie désormais habiter toujours plus loin de son lieu de travail, au prix d’un budget contraint et d’un temps de vie personnelle amputé.
Ce sont précisément ces salariés qui encaissent de plein fouet les effets de l’inflation : aides à domicile, agents de propreté, personnels hospitaliers, salariés de la logistique, du commerce, des transports ou encore de la sécurité. Des professions indispensables au fonctionnement quotidien de la région capitale, mais dont les rémunérations restent souvent modestes.

Mobilisation des fédérations du champ des services à l’appel d’Uni Europa le 1er juillet devant Bercy.
Mobilisation des fédérations du champ des services à l’appel d’Uni Europa le 1er juillet devant Bercy. Mobilisation des fédérations du champ des services à l’appel d’Uni Europa, le 1er juillet devant Bercy.

Lors de la mobilisation organisée début juillet devant Bercy en faveur d’une réforme sociale des marchés publics, Maria José Fernandes, membre de l’exécutif du syndicat francilien de la propreté –le premier syndicat de la CFDT en nombre d’adhérents (7000)– résumait ce sentiment largement partagé : «Les salaires restent sous tension, la pression sur les coûts ne faiblit pas, les conditions de travail demeurent parfois indignes et la reconnaissance n’est toujours pas à la hauteur de l’utilité sociale de ces métiers», déclarait-elle à cette occasion.

Les salaires, premier front de la bataille

Face à l’érosion du pouvoir d’achat, la première réponse reste, pour la CFDT, celle des salaires. Chaque année, les négociations annuelles obligatoires (NAO) constituent un rendez-vous décisif pour tenter de compenser les effets de l’inflation. Mais, cette année encore, face à une stratégie patronale essentiellement tournée vers la maîtrise du coût du travail, le compte n’y est pas.
Selon l’étude publiée en avril par la Banque de France, les quelque 1 700 premiers accords salariaux conclus entre la fin de l’année 2025 et le début de 2026 prévoient une hausse moyenne de 1,6 %. Un chiffre en recul par rapport aux années précédentes : 2 % début 2025 et 3,3 % début 2024. Dans le même temps, les prix à la consommation continuaient de progresser de plus de 2 %. Autrement dit, les rémunérations poursuivent leur décrochage face au coût de la vie.
Autre évolution préoccupante : les augmentations générales, qui bénéficient à l’ensemble des salariés, reculent au profit des augmentations individuelles. En 2022 et 2023, 80 % des enveloppes salariales étaient consacrées aux mesures collectives. Début 2026, cette proportion est retombée autour de 50 %, en dessous même de son niveau d’avant-crise. Pour la CFDT, les augmentations collectives restent le moyen le plus efficace de préserver le pouvoir d’achat du plus grand nombre et de limiter les inégalités au sein des entreprises.

Agir sur la rémunération au sens large

Parce que les négociations salariales se heurtent souvent à un plafond, les équipes CFDT investissent également un autre terrain : celui de la rémunération au sens large. Prime de partage de la valeur, titres-restaurant, complémentaire santé, prise en charge de certaines dépenses… Autant de leviers qui, sans remplacer une augmentation de salaire, peuvent améliorer concrètement le revenu disponible des salariés.
L’exemple d’Orange illustre cette stratégie. Au printemps, les représentants CFDT ont obtenu une revalorisation significative de la prime de partage de la valeur. Initialement fixé à 85 millions d’euros, le budget consacré à cette mesure a finalement été porté à 105 millions d’euros, permettant une augmentation de 20 à 40 % de la prime envisagée au départ et bénéficiant à près de 66 000 salariés en France.
À l’échelle nationale, la situation demeure toutefois contrastée. L’accord national sur le partage de la valeur signé en 2023 avec les organisations patronales devait ouvrir une nouvelle étape du dialogue social, notamment dans les PME. Trois ans plus tard, les classifications évoluent peu, les dispositifs de redistribution peinent à se développer et les richesses créées par le travail restent insuffisamment partagées. Le quotidien des équipes syndicales rappelle également que les acquis peuvent être remis en cause. Chez Monoprix, par exemple, la remise accordée aux salariés sur leurs achats en magasin est passée de 20 % à 15 % en début d’année. 
Dans la fonction publique, les attentes demeurent tout aussi fortes. Les personnels hospitaliers attendent toujours la mise en œuvre de la participation de leur employeur au financement de leur complémentaire santé, pourtant déjà appliquée aux agents des collectivités territoriales.

Le transport : un objet de dialogue social

Le pouvoir d’achat se joue aussi, pour de nombreux travailleurs chaque matin, sur le chemin du travail. En Île-de-France, les déplacements représentent l’une des premières dépenses contraintes des salariés. Lorsque le prix des carburants s’envole ou que les abonnements aux transports augmentent, ce sont des milliers de travailleurs qui voient leur budget amputé.
Pour la CFDT Île-de-France, qui s’est autrefois battue pour le remboursement partiel du forfait mensuel des transports, ces dépenses sont un véritable sujet de dialogue social. Les représentants du personnel sont ainsi invités à négocier des réponses adaptées aux réalités de chaque entreprise : développer le télétravail lorsque les missions le permettent, mettre en place des dispositifs exceptionnels en période de forte hausse des prix des carburants, adapter les horaires afin de faciliter l’utilisation des transports collectifs, améliorer la prise en charge des frais de transport ou encore renforcer le recours au forfait mobilités durables. Pour les salariés qui n’ont d’autre choix que d’utiliser leur véhicule personnel, des aides ciblées peuvent également être négociées. L’objectif est d’ailleurs double : réduire les dépenses et accompagner la transition écologique.

Se loger : le premier pouvoir d’achat

Mais la principale bataille se joue ailleurs. En Île-de-France, le logement demeure de très loin la première dépense des ménages. Lorsque le loyer augmente, c’est souvent le budget consacré aux loisirs, aux vacances, à l’épargne ou même aux déplacements qui se réduit.
Faute de logements accessibles, beaucoup n’ont d’autre choix que de s’éloigner toujours davantage des bassins d’emploi. Le logement devient alors bien plus qu’une question immobilière : il façonne directement les conditions de vie et de travail. C’est pourquoi la CFDT Île-de-France fait de cette question un axe majeur de son action. Grâce à ses représentants dans les différentes instances régionales et au sein d’Action Logement, elle agit pour développer une offre de logements accessibles aux salariés aux revenus modestes ou intermédiaires, trop souvent exclus à la fois du marché privé et du logement social.
L’engagement syndical dépasse toutefois ce seul cadre. Avec les associations réunies au sein du Pacte du pouvoir de vivre, la CFDT plaide pour une politique beaucoup plus ambitieuse de construction de logements sociaux et abordables, à la hauteur des besoins 
de la région capitale.

Agir partout où se joue le pouvoir de vivre

Agir sur le pouvoir de vivre, c’est, pour la CFDT, agir sur l’ensemble des dépenses contraintes plutôt que de traiter chaque problème isolément. Négocier des hausses de salaires lorsque c’est possible, obtenir un meilleur partage de la valeur, améliorer les conditions de mobilité, défendre une politique ambitieuse du logement, renforcer la protection sociale, intervenir dans les organismes paritaires, dialoguer avec les collectivités et porter, avec les associations du Pacte du pouvoir de vivre, des propositions capables de réduire durablement les inégalités.
Cette approche est particulièrement indispensable en Île-de-France. Région de tous les contrastes, elle concentre à la fois une richesse exceptionnelle et des situations de précarité de plus en plus marquées. «Défendre le pouvoir de vivre des travailleurs, ce n’est pas seulement permettre à chacun de boucler son budget à la fin du mois. C’est faire en sorte que le travail permette réellement de vivre dignement. Une question, au fond, de justice sociale», déclare Badiaa Souidi, la secrétaire générale de la CFDT Île-de-France. Et cette justice se construit dans les entreprises, dans les négociations collectives, dans les politiques publiques, dans les territoires et partout où se prennent des décisions qui façonnent le quotidien des travailleurs.

Grève historique chez Décathlon

C’est une première dans l’histoire de Décathlon : samedi 6 juin, l’ensemble des organisations syndicales, dont la CFDT, a appelé les salariés à se mobiliser pour le pouvoir d’achat.
«Alors que le groupe a annoncé en avril des bénéfices de 910 millions d’euros, en hausse de 16 % par rapport à 2025, l’employeur refuse d’augmenter les plus bas salaires à la hauteur de l’inflation, soit 2,41 %», explique Sébastien Chauvin, délégué syndical central CFDT.
Face à ce recul évident du pouvoir d’achat des employés, dans une entreprise pourtant florissante, la mobilisation a été largement soutenue aussi bien par les salariés – 2 800 grévistes dans les magasins de toute la France – que par les clients de l’enseigne eux-mêmes, nombreux à signer la pétition de soutien qui a récolté presque 6 000 signatures. «Ce mouvement a représenté un succès pour nous car nous avons réussi à casser la dynamique du chiffre d’affaires et à prouver que la belle histoire de Décathlon n’est rien sans nous», a poursuivi Sébastien Chauvin.
Dans les jours qui ont suivi cette mobilisation, la direction a accordé 2 000 euros d’actions pour les collaborateurs. «C’est bien pour l’affichage, mais cela ne répond pas aux besoins des salariés, a expliqué Aurélie Fissar, secrétaire générale adjointe de la CFDT Services, sur les réseaux. Ces 2000 euros seront bloqués pendant trois ans et ne répondent pas à la nécessaire revalorisation des salaires pour faire face à l’inflation», a-t-elle poursuivi.
La CFDT a donc appelé à deux nouvelles journées de mobilisation le 27 juin et le 4 juillet. Des actions qui ont permis de montrer que sans les salariés, Décathlon dysfonctionne. Celles-ci pourraient être reconduites à la rentrée, jusqu’à ce que la direction accède à la revalorisation des salaires des travailleurs. Affaire à suivre.

Livreur à vélo

Livreurs indépendants : un accord sur la rémunération

Les livreurs indépendants bénéficieront bientôt d’une amélioration significative de leur rémunération. Union-Indépendants a signé l’avenant du 8 juillet 2026 portant sur la garantie minimale de revenus.

À compter du 1er septembre 2026, ils devront gagner au moins 19 euros par heure d’activité au lieu de 11,75, soit une augmentation de plus de 60 %. Le calcul sera effectué chaque semaine, et non plus chaque mois. Les éventuels compléments de revenus devront être versés dans un délai maximal de sept jours après la semaine concernée. Les pourboires seront exclus de ce calcul, garantissant ainsi qu’ils constituent un véritable complément de revenu.
Pour Fabian Tosolini, délégué CFDT en charge d’Union-Indépendants Livreurs, «cette signature est un point d’étape et de rattrapage. La suite est à venir.»
Car cette signature ouvre surtout la voie à une réforme plus profonde de la rémunération des travailleurs des plateformes. Une négociation sectorielle débutera le 8 septembre afin d’instaurer une véritable tarification horokilométrique, prenant en compte le temps réel de travail, les kilomètres parcourus ainsi que les spécificités de l’activité.
Ces résultats sont le fruit d’un travail de longue haleine mené par Union-Indépendants, notamment à travers la mise en demeure engagée le 11 mai contre plusieurs plateformes, mais aussi grâce aux négociations conduites quotidiennement.

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